Règles typographiques : Abréviations, 1


Abréviation Acronyme, Alinéa, Appel de note, Astérisque, Bible, Bibliographie, Capitale, Chapitre, Chiffres, Chiffres romains, Chimie, Code, Compagnie, Coupure, Et, esperluette, Etc., Euro, Figure, Format, Franc, Guillemet, Jésus-Christ, Latin, Madame, mademoiselle, monsieur, Nombre, Numéro, Paragraphe, Page, Pays, Planche, Point cardinal, Points de suspension, Pourcentage, Prénom, Saint, Sigle, Tome, Titre honorifique, Titre religieux, Troncation, Unité de mesure, Vers.

« Madame du D… disait de M… qu’il
était aux petits soins pour déplaire. »
Nicolas de C
HAMFORT, Anecdotes et Caractères.

Première partie :
Règles et définitions


Lire la deuxième partie (« Quelques abréviations »)
Lire la troisième partie (« Débats sur Internet »)


1. Vocabulaire brachygraphique
(brachy : court)

Abréviation désigne à la fois des procédés et leur éventuel résultat : obtenue par abréviation, Mme est l’abréviation de Madame. C’est ennuyeux, d’autant que tous les procédés d’abréviation n’engendrent pas des abréviations.
Au sens large (réduction graphique d’un mot ou d’une suite de mots), l’abréviation (l’abrègement…) se pratique dans tous les milieux, sur des objets de toute nature et selon des règles variées et contradictoires : Acad. (Académie), bus (autobus), ch.-l. (chef-lieu), dam2 (décamètre carré), etc. (et cetera), Fe (ferrum, « fer »), Gy (gray), H.É.C. (Hautes Études commerciales), id. (idem), J (joule), kW (kilowatt), LL. AA. (Leurs Altesses), µV (microvolt), nos (numéros),  (ohm), § (paragraphe), 4o (quarto), radar (radio detection and ranging), sin (sinus), 3e (troisième), Ve (cinquième), W (tungstène [wolfram]), XCD (dollar des Caraïbes orientales), Yb (ytterbium), zoo (jardin zoologique).
À première vue, ici règnent l’incohérence et le délire typographique. Pour échapper au chaos, il faut isoler les perturbateurs, d’autant que certains jouent un rôle considérable hors du cadre mesquin de l’abréviation graphique.

D’abord les chiffres : un nombre peut s’écrire en chiffres ou en lettres, mais il est abusif de prétendre que 1 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 est une réduction graphique d’un quintillion. Les nombres exprimés en chiffres ont leur propre système abréviatif, en l’occurrence 1030 (voir : Chiffres, Chiffres romains, Nombre). Les abréviations des adjectifs et des adverbes ordinaux (1er, 1o, XXe, etc.) aussi.
Les mots obtenus par troncation n’ont pas davantage leur place ici : leur réduction graphique n’est que la conséquence d’une réduction orale. Procédé vivant, fécond, populaire, la troncation élimine d’abord des phonèmes (sons) ; le langage écrit reproduit cette réduction orale : (auto)bus > bus ; dactylo(graphe) > dactylo ; micro(phone) > micro (voir : Troncation).
Éliminons également les diverses catégories de symboles, car la réduction d’un mot ou d’une suite de mots n’intervient pas toujours dans la formation de ces représentations conventionnelles (§ pour « paragraphe »). Obéissant à des règles qui leur sont propres, les symboles légaux (Cu pour « cuivre », km pour « kilomètre ») et les codes concoctés par les normalisateurs (XAU pour « or », BOB pour « boliviano ») n’entretiennent que de très lointains rapports avec l’abréviation française. Leur emploi est traité dans des articles particuliers : Chimie, Franc, Pays, Unité de mesure.
Demeure le couple abréviation-sigle. Selon la définition traditionnelle, aujourd’hui archaïque et génératrice de confusion, un sigle est une « abréviation » réduite aux seules initiales. Ainsi, p. pour « page » serait un « sigle ».
On conçoit qu’il manque l’essentiel. La siglaison élimine des lettres, et le langage oral tient compte de cette réduction graphique ; les sigles s’épellent ou se lisent tels qu’ils sont écrits : « Confédération générale du travail » donne C.G.T., qui se lit « cégété » ; OTAN (acronyme) se lit « otan ».
La véritable abréviation élimine des lettres, mais le langage oral ne tient pas compte de cette réduction graphique : Mme, no, ouvr. cité, p., zool. se lisent « madame », « numéro », « ouvrage cité », « page », « zoologie » et non meuh, no, ouvre cité, , zohol, zol ou zool. La siglaison enrichit le lexique (directement et parfois par dérivation) ; l’abréviation, jamais (elle ne passe pas dans la langue parlée, sauf si elle devient un sigle…). La différence est considérable. Écartons par conséquent les sigles ; ils méritent un traitement particulier (voir : Acronyme, Sigle).

Ces très utiles distinctions sont retenues par des grammairiens et des linguistes, mais laissent hélas indifférents la plupart des typographes et quelques lexicographes. Dommage : elles conditionnent la cohérence orthotypographique
Grevisse 1986, Robert 1993, Universalis 1990.
Académie 1994, Gouriou 1990, Guéry 1996, Hanse 1987, Impr. nat. 1990, Larousse 1997, Larousse 1999, Lexis 1989, Perrousseaux 1995.

Formulation abrégée :
Troncation : réduction orale > réduction graphique (vélocipède > vélo).
Siglaison : réduction graphique > réduction orale (Société protectrice des animaux > S.P.A.).
Abréviation : réduction graphique, pas de réduction orale (Mademoiselle > Mlle).

Dans les lignes qui suivent, abréviation signifie : réduction uniquement graphique* d’un mot ou d’une suite de mots, à l’exclusion des symboles et des codes normalisés.
* Les abréviations dites de discrétion sont par nature les seules à enfreindre systématiquement la règle… N’étant pour la plupart ni des sigles par destination ni des symboles, elles restent dans la famille : ce B… est un imbécile.
En revanche, la plupart des abréviations euphémiques se lisent sans peine : je lui ai dit m… !, la P… respectueuse (voir : § 3.12). Cas particuliers : Monsieur K. et V.G.E. (sigles), Monsieur X et système D (symboles), les initiales des prénoms… (voir : § 4).
Seules sont régulières les abréviations obtenues par apocope (suppression de lettres finales), coupées après une consonne et devant une voyelle, laissant subsister une fraction significative du mot abrégé : math. pour « mathématiques », géol. pour « géologie ». Toutes les autres formes d’abréviation sont conventionnelles : Cie pour « Compagnie » (contraction par retranchement médian), p. pour « page » (lettre initiale), ms. pour « manuscrit » (retranchements multiples). Ou fautives… : [photog.] pour « photographie ».

Les abréviations peuvent être réparties en trois grandes catégories :
— les abréviations conventionnelles entrées dans l’usage général, dont la graphie, parfois étrange, doit être scrupuleusement respectée (etc., c.-à-d., Mme, no…) ; par bonheur, leur nombre est limité ;
— les abréviations conventionnelles spécialisées (N. D. T. pour « note du traducteur », vo pour « verso »…)  ; elles sont nombreuses ; courantes, rares ou inédites, elles exigent de sérieuses précautions d’emploi ;
— les abréviations régulières (adverb., géogr., suppl…). Chaque scripteur pouvant en créer selon ses besoins, elles sont innombrables.
Remarque. — Emploi et formation sont deux notions à bien distinguer. Les abréviations dites de circonstance (non entrées dans l’usage général) peuvent être régulières ou conventionnelles.
Code typ. 1993.
Impr. nat. 1990, Lecerf 1956.
L’efficacité commande ici d’aborder les problèmes de l’emploi avant ceux de la formation.


2. Emploi

2.1. Tous les codes typographiques affirment que les abréviations doivent être aussi peu nombreuses que possible dans le corps du texte (littéraire ou non spécialisé). C’est indiscutable. Encore convient-il de préciser que certaines abréviations sont nécessaires, voire obligatoires.
••• Les seules abréviations nécessaires sont : etc. (et cetera), no (numéro), M., MM., Mme, Mmes, Mlle, Mlles, Mgr, Me, Mes.
Dans des circonstances précises, les abréviations de « numéro » et des titres de civilité sont obligatoires : j’occupe la chambre no 7, mais sur ma clé figure le numéro 8… (voir : Numéro) ; il a vu M. Machin, rencontré Me Dutilleul, croisé Mgr Lefébure, rattrapé le docteur Grandin. (« Docteur » n’est pas en France un titre de civilité.)
Les formes nécessaires ou obligatoires sont peu nombreuses : onze. Pour le reste, l’abréviation française est soumise à de strictes règles d’emploi (et de formation) mais nul n’est tenu de les mettre en œuvre. Cette aimable caractéristique la distingue de nouveau des symboles légaux et des chiffres. L’abstention est non seulement tolérable mais souhaitable.

2.2.
•• Hors des notes, des références, des appareils critiques, il est préférable de se contenter :
— des abréviations euphémiques ou de discrétion : en sortant de chez T…, il m’a traité de c… ;
— des prénoms réduits à leurs initiales : V. Hugo, J. Dupont (ces initiales répondent le plus souvent à la définition de l’abréviation, car seule l’ignorance, fâcheuse ou compréhensible, empêche de lire ici Victor Hugo et Joris Dupont) ;
— et, bien sûr, des abréviations nécessaires ou obligatoires (etc., no, formes abrégées des titres de civilité).

± Dans la correspondance privée, le recours à d’autres abréviations sera perçu par des destinataires formalistes comme une manifestation de goujaterie.

2.3. Dans les ouvrages spécialisés et les dictionnaires, dans les références, les annexes, les tableaux, etc., les abréviations peuvent être nombreuses, mais leur emploi et leur formation sont néanmoins soumis aux règles exposées ici. Bien conçues et utilisées avec discernement, elles allègent les définitions, et « leur laconisme contribue même à la clarté ».
Frey 1857.

Remarque. — Tout abus est condamnable, même dans les ouvrages spécialisés. Est-il raisonnable d’utiliser des abréviations dans une légende qui n’occupe pas toute sa justification, ou qui accompagne une illustration flottant, comme en apesanteur, dans le blanc du papier ? Attention toutefois aux remplacements hâtifs : la règle d’uniformité des occurrences similaires est impérative (voir : § 2.6).
Les codes typographiques précisent que les abréviations sont inadmissibles dans les actes notariés. Cette règle n’est pas toujours respectée ; il serait vain de l’exiger. On peut en revanche exiger des notaires qu’ils sachent que 3e n’abrège pas « troisièmement » ou « tertio » (> 3o) mais « troisième », adjectif ordinal qui répugne à vivre seul.
Quant aux textes juridiques… il suffit de feuilleter le Journal officiel ou le Code civil pour découvrir de très riches gisements d’abréviations. L’ordonnance (1304) de Philippe le Bel est bien oubliée.
Dans la poésie, les codes sont formels : pas d’abréviation. Pour constater que les meilleurs poètes se f… parfois de ces interdits (voir : Vers).

2.4. ••• C’est une évidence souvent oubliée : il est absurde d’abréger les mots dont les occurrences sont peu nombreuses. La tolérance est proportionnelle à la fréquence, à la longueur des mots et à l’étroitesse de la justification.
Vairel 1992.


2.5. ••• Dans un texte ou un ouvrage donné, une abréviation ne doit remplacer qu’un mot ou qu’un groupe de mots. Cette règle doit s’appliquer à toutes les abréviations régulières et à la plupart des abréviations conventionnelles.
Impr. nat. 1990, Lecerf 1956.
Exemples. — On réservera coll. à « collection » et l’on abrégera « collaborateur » en collab. Si dém. abrège « démonstratif », il convient de trouver une forme différente si l’on souhaite abréger « démotique » ou « démographie » (démot., démogr.). Même remarque pour sc. (« scène » ou « science »). Isolé, chaque emploi est correct mais, dans un ouvrage, on n’en retiendra qu’un et l’on respectera ce choix jusqu’au point final.
Exceptions. — Associées à d’autres termes abrégés ou à des chiffres, certaines graphies conventionnelles peuvent prendre des significations différentes : p. abrège « page » et p. ex. abrège « par exemple ». Il n’y a aucune ambiguïté : p. ex. n’est pas composé de deux abréviations, c’est une abréviation.
On peut bien sûr s’amuser à concocter ou à collecter des exemples désastreux. Ainsi n’est-il pas certain que [«  j’en compte 17 p. 100 »] soit d’une absolue clarté (dix-sept pour cent ou dix-sept page cent ?). Ce n’est pas une raison suffisante pour interdire l’usage conjoint des formes conventionnelles p. (« page ») et p. (« pour ») : un soupçon de discernement dans leur emploi permet d’éviter les ambiguïtés (voir : Pourcentage).


2.6. ••• Un mot ou un groupe de mots doit être abrégé sous une forme unique.
Exemples. — Si, dans un texte ou un ouvrage donné, « comptabilité » s’abrège comptab., on ne peut recourir subitement à compt. sous prétexte que la composition tomberait mieux. Si, dans un texte ou un ouvrage, bd abrège « boulevard », boul. (également correct) est exclu…
Greffier 1898, Vairel 1992.
Lefevre 1855 tolère « à la rigueur » des entorses exceptionnelles à cette règle.

Si l’on abrège un mot, on ne reviendra à la forme complète dans aucune occurrence similaire (notes, légendes, bibliographie, etc.). Cette règle, qui a priori semble inutilement contraignante, est en vérité l’une des plus motivées : si dans des occurrences similaires on passe d’une forme abrégée, par exemple vx, à la forme complète (« vieux »), on court le risque de faire croire au lecteur, qui est généralement moins bête que ne l’imagine le scripteur, que vx ne signifie pas « vieux »…
Cela ne signifie pas que tel mot abrégé dans les notes ou les légendes devra l’être dans le corps du texte…

2.7. ••• La signification de toutes les abréviations de circonstance, qui, par définition, n’ont de valeur que dans un texte donné, doit être précisée dans une table. Cette précaution d’emploi s’applique aux abréviations régulières (Acad. pour « Académie ») et aux abréviations conventionnelles « spécialisées » (vo pour « verso »). Il serait en revanche ridicule de « traduire » les abréviations conventionnelles entrées dans l’usage courant (etc., M., no, etc.).

2.8. •• La coupure des abréviations en fin de ligne est proscrite : [ad / verb., p. / ex.]. Les règles générales de la coupure des mots n’introduisent ici aucune exception. Toutefois, dans quelques cas, un peu de souplesse s’impose, singulièrement dans les justifications très étroites : couper [hist. | nat.] est certes déconseillé, mais l’entorse sera toujours préférable à un espacement défectueux.
Frey 1857.

Exemple (à ne pas suivre). — Coupure après le trait d’union [av.- / pr.].

2.9. ••• Fautes.
Elles relèvent souvent de l’orthotypographie : [géog.] pour géogr. (« géographie »), [gram.] pour gramm. (« grammaire »), voir : § 3.2 ; parfois de l’orthographe : [supl.] pour suppl. (« supplément »)…


2.10. •• Abréviations étrangères.
Seules les abréviations de mots latins et de mots étrangers francisés ou admis dans notre langue sont tolérables dans un texte ou un ouvrage écrit en français : id. (« idem »).

Ici, il convient de bien distinguer les sigles étrangers, tout à fait admissibles, des abréviations étrangères. Épelés ou lus au long, ceux-là s’intègrent sans peine à la phrase, voire au lexique français (V.S.O.P., laser). Devant être lues sous leur forme complète, celles- ci sont à proscrire, même sur les enveloppes. Par exemple, l’abréviation c/o, admise par Code typ. 1993, Guéry 1996 et Larousse 1997, est normalement lue « care of ». Il suffit de le savoir ou d’être anglophone, ce qui, jusqu’à nouvel ordre, n’est une obligation pour personne. Quelques dizaines de milliers de francophones, habiles, transforment l’abréviation en symbole et lisent « aux bons soins de ». Des millions d’autres en font un sigle et, perplexes, lisent « c’est haut ».

2.11. L’emploi intempestif de l’abréviation n’est pas une nouveauté, tout paléographe en fait l’expérience quotidienne. Philippe le Bel a tenté de limiter ses méfaits en des temps où elle bénéficiait pourtant de mobiles sérieux : économiser la peine du copiste et le parchemin, support très onéreux, faciliter la justification des lignes manuscrites (prenant le relais des copistes, les premiers imprimeurs l’utilisèrent d’abondance à cet effet). Aujourd’hui, elle sauve moins de papier que n’en font perdre les pléonasmes. Or les accros de l’abrév. sont souvent des spécial. de la formule superfét., du pléon., de la redond., du truisme.


3. Formation

Principe. Pour qu’elles soient lues — donc comprises — sans effort, les abréviations doivent être aisément repérables  : ce qui concourt à les marquer discrètement est ici privilégié.

3.1.1.
••• On ne devrait jamais donner à une abréviation personnelle une forme identique à celle d’une abréviation courante.
Abréger « Cérémonie privée » par Cie pr. est à l’évidence une erreur grotesque.
•• Il est déconseillé de s’approprier certaines abréviations spécialisées. Exemple : chap. abrégeant « chapitre » et ch. abrégeant « chant », abréger « chapeau » par apocope (retranchement de lettres finales) est téméraire.
Mais pas exclu… Au sein de textes ou d’ouvrages spécialisés, la graphie d’une abréviation peut recevoir des significations inédites et exemptes d’ambiguïté. Dans un catalogue de chapellerie, ch. folkl. ne risque pas d’être lu « chant folklorique ». (Il convient toutefois de respecter la règle de la graphie unique : ch. ne devra pas signifier autre chose que « chapeau ».)

3.1.2. •• Une abréviation ne devrait pas reproduire un mot existant : {attribution > attribut.}, {testament > test.}. Il faut être assez loin de ses chausses pour déguiser des « habitants » en {habit.} Pour le lecteur pressé, le point abréviatif ne suffit pas toujours à éliminer les risques de mauvaise interprétation (surtout en fin de phrase, où il se confond avec le point final). Cette règle est peu respectée. Hachette 1995 abrège « cordonnerie » en {cordon.}, réalisant ainsi une double faute facilement évitable > cordonn.
Quelques abréviations courantes la transgressent : article > art., auxiliaire > aux., capitale > cap., caractère > car., colonne > col., commentaire > comment., éditeur > édit., volume > vol.
Dans la plupart des cas, le contexte élimine l’équivoque, mais on évitera d’abréger « article nouveau » ou « éditeur de Nantes ».
Frey 1857, Ramat 1994.

•• Plus généralement, toutes les formes équivoques sont à proscrire. Abréger « cathare » en cath. n’aidera personne à y voir clair et Dieu aura du mal à retrouver les siens. Lorsque l’équivoque se double d’une incongruité, seule une intention lourdement comique peut justifier un choix désastreux : dans ces pages, à titre d’exemple à ne pas suivre, le « Conseil supérieur de la langue française » aurait pu s’abréger en Cons. sup. (Justifiée dans l’abréviation, la chasse aux incongruités l’est aujourd’hui beaucoup moins dans la coupure des mots en fin de ligne, voir : Coupure.)

3.2. Apocope.
3.2.1. On conserve toutes les consonnes initiales de la première syllabe tronquée :

A ca dé mie > A ca d > Acad.
pho to gra phie > pho to gr > photogr.

Code typ. 1993, Impr. nat. 1990 et Lecerf 1956 demandent le retranchement « toujours avant une voyelle). C’est indiscutable mais insuffisant. « Bibliographie » pourrait ainsi s’abréger [bibli.]. « Toujours après une consonne » n’est pas meilleur : [bib., bibliog.]… Il n’est pas superfétatoire de préciser « après une consonne et avant une voyelle » : bibliogr.
Doppagne 1991, Grevisse 1986 (qui donne comme exemple gramm. pour « grammaire »), Leforestier 1890.
Code typ. 1993, Impr. nat. 1990, Lecerf 1956.

Cette règle très utile doit être respectée. Elle facilite la compréhension des abréviations : cosmog. ne pouvant abréger « cosmographie » (> cosmogr.) abrège nécessairement « cosmogonie ».
Exceptions. — Il est évident que la règle ne s’applique pas aux apocopes jusqu’au-boutistes (abréviations conventionnelles réduites aux seules initiales). « Est » (point cardinal) s’abrège E., « Aurore Dupin » s’abrège A. Dupin, « Jésus-Christ » s’abrège J.-C. Les digrammes (deux lettres pour un seul son) sont parfois maintenus (ch.-l. pour « chef-lieu »), en particulier dans les abréviations de prénoms (voir : Prénom).

3.2.2. Quel que soit le nombre de lettres qui la composent et quel que soit son mode de formation, une abréviation qui n’inclut pas la dernière lettre du mot abrégé prend le point abréviatif. C’est bien sûr le cas pour toutes celles qui sont formées par apocope simple (p., M., éd., arithm., iconogr.), ou par retranchement(s) médian(s) et apocope : ms. pour « manuscrit ». Les points cardinaux n’échappent pas à la règle : N., E., S., O. Corollaire : le point abréviatif est fautif dès lors que la dernière lettre du mot abrégé est conservée (absolt pour « absolument », vx pour « vieux »). L’Académie n’en a cure et abrège abusivement « absolument » en [absolt.] et « abusivement » en [abusivt.].
Code typ. 1993, Doppagne 1991, Dumont 1915, Fournier 1903, Greffier 1898, Grevisse 1986, Larousse 1997.
Code typ. 1993, Impr. nat. 1990 {N, E, S, O ou W}, Larousse 1999.

Dans certains cas, le point abréviatif (et éventuellement la marque du pluriel) permettent de distinguer l’abréviation de la troncation : doc. math. ; « Pas fort en maths, le doc ! »
Exceptions. — Les abréviations scientifiques ne sont pas soumises à la règle commune : cosec (« cosécante »), cov (« covariante »), sin (« sinus »), etc. Par souci de cohérence, on admettra que le système international (d’unités) s’abrège SI, sans point abréviatif (à l’instar des symboles des unités de mesure).

3.2.3. Inepte, le retranchement d’une seule lettre est proscrit. Cette règle doit être respectée. Éliminant certaines interprétations, elle facilite la compréhension des abréviations. Par exemple, adverb. abrège nécessairement « adverbial » ou « adverbialement », car il ne peut abréger « adverbe » (adv.) ; de même, angl. a de fortes chances d’abréger « anglais » (ou un dérivé comme « anglicisme » ou « anglican ») car il ne peut abréger « angle ».
= Impr. nat. 1990, Lecerf 1956, Typogr. romand 1993.

De prétendues exceptions sont des abréviations conventionnelles d’au moins deux mots, ce qui justifie en partie le procédé : b. d. c. (« bas de casse »), eod. loc.* (« eodem loco »), i. e. (« id est »), i. h. l. (« in hoc loco »), loc. cit. (« loco citato »), loc. laud. (« loco laudato »), N. D. L. R. (« note de la rédaction »), N. D. T. (« note du traducteur »), s. l. n. d. (« sans lieu ni date »), s. g. d. g. (« sans garantie du gouvernement »), S. M. (« Sa Majesté »), S. S. (« Sa Sainteté » »).
* Le loc. pour loco (« passage ») est malgré tout pervers : pour un gain de place quasi nul, il favorise aujourd’hui une interprétation erronée (« locution ») chez de nombreux lecteurs.

3.2.4. Le retranchement de deux lettres n’est guère recommandable (sauf pour les mots de trois lettres réduits à leur initiale…). Une des deux lettres est remplacée par un point abréviatif ; bénéfice : un signe.

Exemples.— {biochim. (biochimie), bret. (breton), part. (partie)}.
Bien que courant et admis dans la plupart des ouvrages de référence, {liv.} pour « livre » est doublement fautif : coupure entre deux consonnes, retranchement de deux lettres. À proscrire ! Plus soucieuse de gagner (modérément) de l’espace que du temps, l’Académie n’hésite pas à abréger « psychiatrie » en [psychiatr.]. On admettra id. pour « idem » ; et l’officiel mais désastreux «  C. civ. » pour « Code civil », abréviation conventionnelle de deux mots (voir : Code).
= Typogr. romand 1993.
Lecerf 1956,


3.2.5. Le retranchement de trois lettres ne devrait s’appliquer qu’aux mots courts (quatre à sept lettres). Exemples : p. pour « page » (abréviation conventionnelle), anc. pour « ancien » (abréviation régulière). Remplacer « supplément » par {supplém.} ne semble pas indispensable ; pour être justifiée, l’abréviation doit être rentable (tout en demeurant compréhensible sans trop d’effort) : suppl. est en l’occurrence la seule forme recommandable. Le contexte élimine, en principe, les interprétations erronées (ici, supplication, supplice, etc.) ; si ce n’est pas le cas, il est préférable de renoncer à la forme abrégée.

On recommande parfois de ne pas altérer le radical du mot abrégé. Cet excès de prudence n’est pas une règle. Quantité d’abréviations courantes, parfaitement compréhensibles, s’attaquent aux racines.
Impr. nat. 1990.


3.3. Retranchement médian.
3.3.1. Conservant leur(s) lettre(s) finale(s), les abréviations obtenues par retranchement médian ne prennent pas de point abréviatif : Cie pour « Compagnie », Mme pour « Madame », no pour « numéro », ro pour « recto », Vve pour « Veuve », etc.


3.3.2. Les lettres supérieures sont nécessaires dans les abréviations qui peuvent être lues au long : [no] no, [ro] ro, [Me] Me, {Cie} Cie ; elles sont parfois obligatoires pour plusieurs raisons : {Con} ancienne abréviation de « canton ». Les dictionnaires font un usage excessif du retranchement médian : {absolt} pour « absolument », {spécialt} pour « spécialement », etc. Bien qu’elles n’indiquent pas qu’il s’agit d’adverbes, les formes obtenues par apocope (absol.) sont préférables (voir : § 3.2).

Dans les abréviations qui ne peuvent être lues au long, les lettres supérieures sont :
— facultatives, mais très recommandées après une majuscule initiale : Mlle ou Mlle ;
— en principe (mais ce n’est pas le même, et celui-ci ne mérite pas ce nom…) proscrites s’il n’y a pas de majuscule initiale : bd pour « boulevard », fg pour « faubourg », etc. Mais… {bd} ou {fg} sont à la fois fautifs, cohérents et séduisants.

¶ Les logiciels de traitement de texte permettent d’obtenir très facilement les lettres supérieures : les graphies Mme, Mlle ne sont pas fautives, mais déconseillées dès lors qu’on travaille sur une machine capable d’offrir Mme, Mlle.
Attention ! à ne jamais entrer un zéro supérieur : 0 ni un degré : ° en lieu et place de la lettre supérieure o dans les abréviations : no, ro, vo, 1o, 2o, etc. Selon la police employée, la différence peut se révéler considérable :

[n0] (chiffre), [] (degré) et no (lettre)


3.4. Retranchements multiples.
C’est ici le règne du n’importe quoi. Une seule règle : si la lettre finale du mot abrégé est conservée, pas de point abréviatif.
Exemples. — mss pour « manuscrits »… et ms. pour « manuscrit »…
Ce procédé abréviatif est devenu rare ; on devrait respecter son sommeil et, pour l’heure, les rares formes traditionnelles qu’ils nous a léguées. Si l’on tient néanmoins à l’employer et à lui faire engendrer des formes inédites, on éliminera en priorité les voyelles.
••• Les qqn, tjs et jms pour « quelqu’un », «  toujours » et « jamais » ne peuvent figurer dans une composition, quelle qu’elle soit : ces graphies doivent être cantonnées aux notes manuscrites et aux brouillons.

3.5.
••• Les abréviations se composent en italique si elles remplacent des mots ou des groupes de mots latins qui prennent l’italique dans leur forme complète : eod. loc. pour « eodem loco ».
Etc. n’est pas une exception : « et cetera » se compose en romain. Qui prétendra que cette locution latine n’est pas intégrée à notre langue ? (Voir : Etc., Latin).
Guéry 1996.
Cas particulier. — Idem, et sa forme abrégée id., se composent en petites capitales romaines dans les références bibliographiques où ils tiennent lieu du nom d’un auteur, précédemment composé en petites capitales : IDEM, ibid., acte III, sc. II ; ID., Zadig, p. 56.
En revanche, ibid. (qui ne peut remplacer qu’un titre ou une partie de titre d’œuvre) est toujours composé en italique.
Guéry 1996.
En dépit de la popularité dont elles jouissent auprès des universitaires et des biblio(graphes, philes, crates, logues), quelques abréviations latines devraient être abandonnées au profit d’homologues françaises. La tare majeure des i. e. et des sqq. est que, pour les non-latinistes, aujourd’hui majoritaires chez les « lettrés », ce ne sont pas des abréviations : ils ne se lisent pas id est (« c’est-à-dire ») et sequunturque ou sequentia (« suivants ») mais « i-eu » et « est-ce cucul ». Eh bien, oui, c’est plutôt cucul.
Les doctes peuvent se satisfaire de se comprendre entre eux, chacun a ses hochets et je ne suis pas chargé d’instruire le procès de la puérilité, mais il me paraît judicieux de conseiller — dans les textes écrits aujourd’hui, et lorsqu’il existe une abréviation française équivalente — l’emploi systématique d’abréviations dignes de ce nom, et dont la forme complète soit lisible par tous.

A. C.  ante Christum, avant le Christ  > av. J.-C.
 A. D.  anno Domini, année du Seigneur  > apr. J.-C.
 i. e.  id est, c’est-à-dire  > c.-à-d.
 loc. cit.  loco citato, passage cité  > pass. cité
 op. cit.  opere citato, ouvrage cité  > ouvr. cité
 sq.  sequens, sequiturque, et suivant(e)  > et suiv.
 sqq.  sequentia, sequunturque, et suivant(e)s  > et suiv.


3.6. ••• Les mots qui prennent la majuscule initiale la conservent dans leur forme abrégée. Cela autorise des distinctions subtiles : acad. pour « académique » et Acad. pour « Académie » ; alg. pour « algèbre » ou « algérien » et Alg. pour « Algérie ».
Toutes les abréviations prennent une majuscule initiale si elles sont placées en tête de phrase.
En revanche, bien des mots qui s’écrivent sans majuscule initiale en adoptent une sous leur forme abrégée.
Exemple.— nord > N.
Les abréviations « autonomes », ou par nature placées en tête d’alinéa, ou jouant un rôle dans la mise en pages, se composent généralement en capitales : N. D. L. R. pour « note de la rédaction », P.-S. pour « post-scriptum ».

3.7. •• Composées en grandes capitales, les lettres accentuées conservent leur accent : N. D. É. pour « note de l’éditeur ».
La quasi-totalité de la presse et de l’édition…

3.8. ••• Le point abréviatif est absorbé par le point final et par les points de suspension : Acad… N. D. T… Il se maintient avec tous les autres signes de ponctuation : masc., fém. ?
Impr. nat. 1990, Ramat 1994, Typogr. romand 1993.
Attention ! s’ils peuvent se fondre en un seul signe lorsque rien ne les sépare, point abréviatif et point final ne doivent pas être confondus : suivi d’un autre signe, le point abréviatif ne met pas un terme à la phrase.
Cas particulier, voir : Guillemet.
L’appel de note engendre les mêmes difficultés ; il se retrouve coincé entre deux points : les Romains occupent la ville en 52 av. J.-C.5. Visuellement, l’effet n’est guère heureux. Il n’y a hélas qu’une chose à faire : éviter ces mauvaises rencontres. C’est souvent très facile (s’il ne s’agit pas d’une citation ou si l’auteur est dans les parages) : en 52 av. J.-C., les Romains occupent la ville5. Ou, mieux (voir : Jésus-Christ) : les Romains occupent la ville en 52 avant Jésus-Christ5.
Exemple. — Revenons à nos moutons (masc. pl.)… et à nos brebis (fém. pl.).

3.9. Abréviations composées.
Dans une locution ou un groupe de mots, il y a autant de points abréviatifs que de mots abrégés par apocope.
Exemples. — On écrit gr. cap. pour « grande(s) capitale(s) » (voir Capitale), b. d. c. pour « bas de casse », c.-à-d. pour « c’est-à-dire » (n’étant pas abrégé, « à » n’est pas suivi d’un point abréviatif).
Perrousseaux 1995. « L’abréviation des groupes de mots ne comporte pas de point final […]. », assertion qui le conduit à proposer : [c-à-d] ou [apr. J-C]…
Dans un groupe formé d’un substantif et d’un adjectif, on peut abréger soit les deux mots (hist. nat.), soit uniquement le substantif (phys. nucléaire), mais on s’abstiendra d’abréger le seul adjectif [chimie org.].
Lecerf 1956.
Cette respectable règle typographique — efficace dans la plupart des cas — doit cependant s’effacer si elle est en contradiction avec un impératif dicté par le bon sens : dans un groupe de mots, on abrège de préférence les termes courants (ou facilement reconnaissables sous leur forme abrégée) et l’on maintient la forme complète des termes rares (ou difficilement reconnaissables sous leur forme abrégée).
Halkin 1946.
Les mots composés conservent le trait d’union.
Exemple.— ch.-l. pour « chef-lieu ».

Espace.
On pourrait faire simple en affirmant qu’une espace insécable est obligatoire entre tous les composants non reliés par un trait d’union… L’accord sur ce point n’étant pas unanime, soyons (à mon sens inutilement) précautionneux. Une espace insécable est obligatoire pour séparer les composants non reliés par un trait d’union si l’un d’entre eux compte plus d’une lettre : p. ex., hist. nat., C. civ. [p.ex., hist.nat., C.civ.].
Si tous les composants sont réduits à une lettre initiale, l’espace insécable est :
— obligatoire si l’abréviation est seulement composée de deux minuscules initiales : p. i., p. o. [p.i., p.o.]* ;
— facultative mais très recommandée dans tous les autres cas.
* Les Anglo-Saxons goûtent moins que nous les espaces insécables : e.g. (exempli gratia), m.p. (melting point), M.Ph. (Master of Philosophy), etc. Par contagion, elles tendent hélas à se raréfier dans l’abréviation française, y compris dans les formes où elles sont « obligatoires ».
Plus de deux minuscules initiales : b. d. c. et s. l. n. d., plutôt que {b.d.c.}, {s.l.n.d.}.
Combinaison de majuscules et de minuscules initiales : Q. e. d., plutôt que {Q.e.d.}.
Majuscules initiales : N. D. L. R. et E. V., plutôt que {N.D.L.R.} et {E.V.}.
L’espace permet de distinguer graphiquement les abréviations (R. S. V. P.) des sigles (R.A.T.P.).
Bien sûr, tout cela ne constitue pas une garantie contre l’épellation saugrenue…
Ramat 1994.

3.10. Apostrophe.
Régulière dans l’élision, admissible dans la troncation, l’apostrophe n’intervient jamais dans la formation de l’abréviation française. Il n’y a pas d’élision dans une réduction uniquement graphique. Tout juste tolérable (mais très déconseillée) dans certains noms propres étrangers {R’dam}, c’est un germanisme typographique dans l’expression tronquée des années : [’67] > 1967.

3.11. Pluriel.
3.11.1. Les abréviations, en tant que telles, ne prennent généralement pas la marque du pluriel.
Exceptions. — Voir : § 3.11.3 et 3.11.4.
Gradus 1980, Typogr. romand 1948.
Doppagne 1991, Berthier & Colignon 1979, Typogr. romand 1993.

3.11.2. Il est imprudent d’affirmer que certaines abréviations obtenues par retranchement médian sont des exceptions à cette règle.
Mmes n’est pas formé avec Mme plus la marque du pluriel, c’est l’abréviation (par retranchement médian) de « Mesdames ».
Mlles n’est pas l’abréviation de « Mademoiselle » plus la marque du pluriel, c’est l’abréviation de « Mesdemoiselles ».

3.11.3. Le pluriel par doublement de lettres initiales est réservé à quelques titres : M. : MM.* ; R. P. : RR. PP.**, etc.
Aucun rédacteur de code ne peut cependant reprocher à Pierre Lusson, à Georges Perec et à Jacques Roubaud de s’être ainsi désignés : « MM. les AA. du Petit Traité de go*** »…
* Sur le caractère inepte de M. et MM., voir : Madame, mademoiselle, monsieur.
** Voir : Titre honorifique.
*** Petit Traité invitant à la découverte de l’art subtil du go, Christian Bourgois, [Paris], 1991.

Point abréviatif unique : MM. ; forme fautive très fréquente : [M.M.]
Le traditionnel pluriel pléonastique par doublement de l’initiale des formes plurielles franchit les bornes du burlesque. Il est par bonheur réservé à des catégories sociales peu nombreuses et coutumières du fait : S. A. S. (« Son Altesse Sérénissime »), LL. AA. SS. (« Leurs Altesses Sérénissimes »), voir : Titre honorifique.
Tout le monde s’accorde sur la graphie de l. (« ligne », « lignes »), de v. (« vers »), de t. (« tome », « tomes ») : l. 3-5, v. 24-37, t. II-VI. Rien ne justifie que les « pages » (p.) et les « feuillets » (f.) soient traités différemment {pp., ff.}.
Exemple.— p. 15, 18 ; p. 3-12. Tout lecteur comprendra sans peine que la page 15 et la page 18 comptent bien pour deux pages, et que de la page 3 à la page 12 il y a en effet plusieurs pages. Inutile d’allonger une abréviation parfaitement claire. On peut objecter que pp. suiv. (« pages suivantes ») fournit une information non négligeable ; quant à la précision, elle est décisive : le lecteur est invité à consulter deux, ou trois, ou dix, ou cinquante « pages suivantes ».
Le {ffos} (« folios ») du Code typ. 1993 est affublé d’un double pluriel étrange et inutile > fos.
Impr. nat. 1990, Vairel 1992.
Code typ. 1993, Doppagne 1991 {pp., ff.}, Typogr. romand 1993 [pp.].

3.11.4. Cas particulier.
Redoublement, archaïque et très rare, d’une lettre qui n’est pas l’initiale : sq. (« sequiturque »), sqq. (« sequunturque »).

3.12. •• Anonymat, discrétion, décence, euphémisme, initiales…
Bien qu’elles transforment leur point abréviatif en points de suspension, les abréviations euphémiques ou de décence répondent le plus souvent à la définition de l’abréviation : on lit la forme complète. « Je vais lui casser la g… » se lit rarement « Je vais lui casser la gé. »
Les abréviations de discrétion sont plus capricieuses. D’abord parce qu’elles disposent de plusieurs signes abréviatifs : point, points de suspension, astérisques : un sieur « Gauthier » peut se dissimuler sous des graphies diverses : G., G…, G……, G*, G***. Ensuite parce que cet anonymat interdit en principe la lecture de la forme complète — la réduction n’est pas uniquement graphique (> sigle) —  ; mais il n’est pas toujours assuré et, dès lors, la forme complète est lue (> abréviation)…
La lecture (voir : § 4.1) des initiales des prénoms et des patronymes est conditionnée par l’usage et par la connaissance des formes complètes : É. Zola se lit « Émile Zola », mais R. Laennec se lit plus souvent « Erre Laennec » que « René Laennec ».
Pour une raison qui m’échappe, des spécialistes voudraient que l’on n’abrège pas les prénoms dans les pseudonymes (Berthelot 1992), et des graphies comme A. France ou G. Sand seraient fautives. Cette « règle » n’est respectée par personne ou peu s’en faut… Les auteurs qui ont adopté un pseudonyme sont les premiers à l’enfreindre ou à l’ignorer. Faisons comme eux. À ceux qui seraient séduits par cette interdiction, je propose l’exemple suivant : « Alain Fournier, dit Alain Dreux Galloux, dit A. D. G. » (pseudonyme et sigle).
Remarque. — Pour les patronymes (personnages), les toponymes (lieux) et les dates, les trois astérisques sont à mon sens les plus élégants et par tradition les plus spécifiques des signes abréviatifs de discrétion (savamment ostentatoire). Ils sont hélas de moins en moins employés ; le point abréviatif et les points de suspension sont sans doute mieux adaptés à l’anonymat pur et dur. Dans les ouvrages où les astérisques sont des appels de note, la confusion des rôles n’est bien sûr pas souhaitable (voir : Appel de note, Astérisque).
 


4. •• Abréviation, sigle ou symbole ?

4.1. Aujourd’hui, les sigles prolifèrent : par contagion, l’épellation fait des ravages… S. V. P. lu « esse-vépé » au lieu de « s’il vous plaît » devient un sigle.
Les initiales de prénoms et de patronymes peuvent devenir des sigles : V.G.E. s’épelle et ne se lit pas « Valéry Giscard d’Estaing ». Autres exemples : Monsieur K., B.-H.L., J.F.K. En revanche, il est des cas où le passage au sigle est critiquable ( sauf si une volonté de dérision justifie le procédé) : av. J.-C. se lit « avant Jésus-Christ »…
Bibl. nat. est une abréviation que tout le monde lit « Bibliothèque nationale » ; mais B.N. ? Eh bien, cela dépend… Si on lit « béhenne », c’est un sigle, et la graphie {BN} est déconseillée mais tolérable > B.N., voir : Sigle ; si on lit « Bibliothèque nationale », c’est une abréviation, et la graphie [BN] est une forme fautive que l’on s’étonne de voir recommandée dans Impr. nat. 1990 à l’article « Abréviation ». Même remarque pour {QG} : épelé, Q.G. n’est plus une abréviation mais un sigle. (En revanche, w.-c. est en principe un sigle, prononcé « doublevécé » ou « vécé », que l’on transforme parfois en abréviation approximative, prononcée « ouaterre »).
Lecerf 1956 et Code typ. 1993 critiquent la graphie S. A. R. L. (« société à responsabilité limitée »). Avec raison : le point abréviatif est fautif après ce A qui n’abrège pas à… Ils proposent donc : S. à R. L. ou S. A R. L. La première graphie est acceptable… sauf si nous avons affaire à un sigle. Ce qui est le cas : S. A R. L. ne pèche que par son A non accentué > S.ÀR.L.

4.2. Certaines « abréviations » de discrétion sont en fait des symboles. Si le lecteur est censé ignorer que tel C… abrège et cache par exemple « Charles » ou « Chopin », il sait au moins que l’initiale du nom celé est un C. En revanche, il est rare (mais pas exclu) que X abrège « Xavier » ou « Xénophon ». Dans la quasi-totalité des occurrences, X est un symbole qui n’abrège pas un nom mais qui le remplace, qui le représente, quelle que soit l’initiale de celui-ci *. Les traditionnels points de suspension sont admissibles (quoique pléonastiques) en tant que (seconde) marque de discrétion, mais il convient de ne pas imaginer qu’ils ont absorbé un point abréviatif.
* L’usage subtil du point abréviatif permet de différencier l’abréviation (X. pour Xavier) du symbole (X pour Roger). Chaque lettre de l’alphabet peut être employée comme abréviation de discrétion ou comme symbole.
Exemples d’abréviations (ou, pour quelques érudits inattentifs, de sigles) : Iannis X. compose, Marguerite Y. écrit, Ossip Z. peint.
Exemples de symboles (pour tout le monde) : l’élève A (Bruno) compose, l’élève B (Christian) écrit et l’élève C (Alain) chahute.
Exemple. — « X… écrit avec son sang ; mais son sang, c’est de l’encre. » – Jean ROSTAND, Pensées d’un biologiste.

En l’absence de points de suspension, il est absurde de mettre un point abréviatif après un symbole qui n’abrège rien et d’écrire, par exemple : [Monsieur X. sort de Polytechnique] > Monsieur X sort de Polytechnique. Ne pas confondre avec Monsieu  K. ! Dans ce cas, ce K. est le sigle de « Khrouchtchev » : le point abréviatif est obligatoire.
Exception.— Le système D, sans point abréviatif (« D comme débrouillardise »), graphie traditionnelle, justifiée par son allure plaisante de symbole scientifique…
Employés seuls (sans initiale), les points de suspension et les astérisques sont assimilables à des symboles : la mairie de … est en ruine ; le maire de *** est très âgé.
Par le biais d’un artifice (autonymie, nominalisation accidentelle, etc.), les abréviations peuvent s’adjoindre un déterminant. Dès lors, elles ont tendance à devenir des sigles : « Vos ridicules “T. S. V. P.” m’ont scandalisé. » Ce temporaire changement de statut n’impose pas la suppression des espaces.


Fin de la première partie

Lire la deuxième partie (« Quelques abréviations »)
Lire la troisième partie (« Débats sur Internet »)