Règles typographiques : de Madame, mademoiselle, monsieur à Mythologie


Madame, mademoiselle, monsieur Abréviation, Exposant.

« Voyons, continua le Piémontais, parlant tout
haut au lieutenant des chevau-légers et tout bas
à La Môle, Messieurs, qu’y a-t-il ? »
Alexandre D
UMAS, la Reine Margot.

« C’est un poulet pour M. M… » 
Gérard de N
ERVAL, Mémoires d’un Parisien.

1.

Selon les circonstances, ces titres de civilité s’écrivent sous une forme abrégée ou au long :
— Mme {Mme} : madame, Mmes {Mmes} : mesdames ;
— Mlle {Mlle} : mademoiselle, Mlles {Mlles} : mesdemoiselles ;
— M. : monsieur, MM. : messieurs.

••• La règle peut se résumer ainsi :
— forme abrégée devant le nom, le prénom, le titre ou la qualité de quelqu’un dont on parle ;
— forme pleine dans tous les autres cas.
Exemples. — M. Alain Legrand succède à M. Bruno Fontaine ; cette fresque est l’œuvre de Mme Renée G. ; j’aperçois Mlle Louise ; pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir confondu avec M. Brun ; pardonnez-moi, monsieur le sénateur, de vous avoir confondu avec M. le maire ; pardonnez-moi, madame, de vous avoir confondue avec ce monsieur ; pardonnez-moi, mademoiselle, de vous avoir confondue avec madame votre mère (ce dernier terme n’est ni un patronyme, ni un prénom, ni un titre).
Il est efficace d’avoir en mémoire cette « grande orientation ». Néanmoins, quantité de cas particuliers exigent une formulation plus fine de la règle.
Remarque. — Maître (Me) et monseigneur (Mgr) ont un comportement identique. Docteur {Dr} n’est pas un titre de civilité.

Les graphies {Mme, Mmes, Mlle, Mlles} sont admissibles, mais aujourd’hui déconseillées. Les graphies [Mr, Mr, Mr. pour Monsieur, Mrs, Mrs, M.M. pour Messieurs] sont fautives.
On peut le regretter pour Mr, graphie hâtivement qualifiée d’anglicisme, tare impardonnable en des temps où pourtant les vrais anglicismes prolifèrent dans notre langue. (Les Anglo-Saxons abrègent Mister en Mr, naguère en {Mr.}) On accepte dumping sans sourciller mais, au moindre « Mr » d’un correspondant inculte ou audacieux (ou archaïsant), on se montre censeur vigilant, féroce et méprisant. Or ce Mr (ou, mieux, Mr) tant décrié fut naguère l’abréviation française recommandée et remplacerait avantageusement notre intouchable M., qui, source d’innombrables ambiguïtés, est l’abréviation conventionnelle la plus inepte et la plus pernicieuse : « J’aime beaucoup M. Duhamel. » S’agit-il de Monsieur Duhamel (Georges) ou de Marcel Duhamel ? En outre, les graphies Mr et Mrs formeraient une série cohérente (formation identique) avec Mme, Mmes, Mlle, Mlles.
Je ne peux (contre tous les codes et tous les dictionnaires actuels) recommander explicitement l’emploi de Mr et de Mrs, mais je crois aux vertus de l’implicite et des rappels historiques.
Rappel historique. — Les défenseurs les plus sourcilleux de nos traditions nationales sont ici, comme souvent, ceux qui les connaissent le moins. Ce prétendu « anglicisme » figure comme seule abréviation française de « Monsieur » dans des grammaires françaises du
XIXe siècle, par exemple Girault-Duvivier 1838. À l’article « Abréviation », Littré 1872 donne « Mr » et « Mme » pour Monsieur et Madame… (Il est vrai que Larousse 1885 donne « M. » et « Mme »…) Lefevre 1855 et 1883, bible des typographes de la seconde moitié du XIXe siècle, donne « M. » et « Mr ».
Remarque. — Ceux qui s’esclaffent en voyant « Mr Untel » sur une enveloppe et précisent que la seule forme française acceptable serait en l’occurrence « M. Untel » sont des connaisseurs : dans une adresse, où par définition l’on s’adresse au destinataire, la seule forme courtoise est « Monsieur Untel ».


2.
••• Désignation de tiers
( dont on parle à la troisième personne du singulier ou du pluriel)

••• Les abréviations sont en principe obligatoires devant un patronyme ou un titre, une qualité : j’ai bien connu M. Thiers ; j’ai bien connu Mme Demy ; M. le sous-secrétaire d’État est en vacances ; navré, mais M. le député-maire est en prison ; consultez Me Lelièvre ou Mgr Lefébure.
Lecerf 1956, Lefevre 1883.
Guéry 1996, qui ne respecte pas sa propre « règle », il est vrai très imprécise, et donne comme exemple à l’article « Noms de personnes » : « J’ai rencontré [monsieur] Blavette. »
Lefevre 1855 et Frey 1857, qui recommandent la forme complète devant un titre non suivi du nom propre : « On dit que {monsieur} le comte est arrivé. »

Exception. Après une lettrine, on compose toujours la forme complète (petites capitales), voir : Lettrine.

Quelques auteurs recommandent la forme complète lorsque l’on parle d’une personne très proche du destinataire (correspondance privée) : « J’ai eu l’occasion de rencontrer votre cousin, monsieur Duchêne. » (Girodet 1988). Cette exception à la règle peut paraître courtoise et claire — théoriquement, il n’y a aucun risque de confusion, car, s’agissant du destinataire (dans l’hypothèse où il porterait le même nom que son cousin…), la formule « titre de civilité + patronyme » serait incorrecte — mais, entre l’étiquette des salons et celle de la langue, mieux vaut toujours privilégier la seconde, plus précise, plus raffinée et plus durable : j’ai eu l’occasion de rencontrer votre cousine, Mlle Dugland.

Le nom n’est pas nécessairement précisé. Précédé de Mme(s), de Mlle(s) ou de MM. (graphies dénuées d’ambiguïté), il peut être suggéré, abrégé, symbolisé sans risque : j’ai bien connu Mme de La M. ; j’ai bien connu Mlle G… ; j’ai assez peu connu Mlle de ***.
M. est d’un maniement plus malaisé. Certaines graphies sont (tout juste) acceptables : M. J.-J. R. (Genève) ; M. G*** ; M. *** est introuvable. D’autres sont à éviter : {j’ai écrit à M. N.}. Constituant un tout avec le titre de civilité, les sigles et certains symboles exigent la forme complète : Monsieur K. [M. K.], Monsieur X [M. X].
••• Devant les prénoms suivis de patronymes, l’abréviation s’impose : il apprécie beaucoup le talent de M. Michel Dalberto ; j’ai relu le dernier discours de M. Jacques C.
•• Devant les prénoms (ou devant leurs diminutifs) non suivis de patronymes, la règle est moins stricte, mais les formes abrégées sont préférables dans la plupart des cas : je n’ai jamais revu Mlle Lulu.
Lorsque le couple « titre de civilité + prénom » est assimilable à une enseigne, la forme pleine (avec la majuscule initiale) est judicieuse : Mlle Doiseau a rencontré M. le ministre chez Madame Claude.
L’ironie ou l’affection produisent parfois les mêmes effets : « En trente ans, Madame Maud avait eu le temps de modeler Monsieur Dédé totalement à sa convenance. » – Pierre C
OMBESCOT, les Filles du Calvaire.
Dans tous les autres cas, la forme complète s’impose : je ne connais pas ce monsieur ; ce Legrandin est un tout petit monsieur.


3.
Désignation d’interlocuteurs ou de destinataires
( à qui l’on s’adresse, généralement, en employant
la deuxième personne du singulier ou du pluriel)

La forme complète est obligatoire en toutes circonstances. Voici un titre qui illustre la différence de traitement graphique entre destinataire(s) et tiers : Lettre à messieurs de l’Académie française sur l’éloge de M. le maréchal de Vauban, Pierre Ambroise François CHODERLOS de LACLOS.


4.
Titres
d’œuvres

Avant le nom ou le titre d’un tiers, la forme abrégée s’impose lorsque madame, mademoiselle ou monsieur n’est pas le premier mot d’un titre d’œuvre : « la Chèvre de M. Seguin » est une des Lettres de mon moulin, d’Alphonse Daudet ; le Crime de M. Lange est un film de Jean Renoir.
En revanche, la forme complète est obligatoire s’il s’agit du premier mot du titre : Madame Bovary est un roman de Gustave Flaubert.


5.
Cas
particuliers

Par déférence, respect, contrainte ou ironie, on s’adresse parfois à quelqu’un à la troisième personne. Le titre de civilité s’écrit évidemment sous sa forme complète, avec une majuscule initiale : alors, Monsieur a bien dormi ?

Tiers et destinataire se confondent parfois, sans aucune conséquence graphique :
« — Vous pouvez m’indiquer où se trouve Mme Ghyka ? — Oui, bien sûr, c’est moi. » – Didier DAENINCKX, le Der des ders.
« Quand j’arrivais chez Mme Swann, elle me demandait : — Comment va Madame votre mère ? » – Marcel P
ROUST, À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

La Grande Mademoiselle, Madame Royale.


Mademoiselle Madame, mademoiselle, monsieur


Majuscule Accentuation, Capitale, Petite capitale.

« Un imprimeur de Paris avait fait une tragédie
sainte, intitulée Josué. Il l’imprima avec tout
le luxe possible, et l’envoya au célèbre Bodoni,
son confrère, à Parme. Quelque temps après,
l’imprimeur-auteur fit un voyage en Italie ; il alla
voir son ami Bodoni : “Que pensez-vous de
ma tragédie de Josué ? — Ah ! que de beautés.
— Il vous semble donc que cet ouvrage me vaudra
quelque gloire ? — Ah ! cher ami, il vous immortalise.
— Et les caractères, qu’en dites-vous ? — Sublimes et
parfaitement soutenus, surtout les majuscules.” »
S
TENDHAL, Racine et Shakespeare.

Du bon usage des majuscules et des minuscules

On ne le répétera jamais assez : majuscule et capitale ne sont pas synonymes ! Minuscule et bas de casse pas davantage ! Majuscules et minuscules ressortissent à l’écriture, capitales et bas de casse à la composition typographique. Dans « JE PENSE, DONC JE SUIS », tout est en capitales, mais il n’y a qu’une majuscule.
Cette première distinction (écriture et composition) est insuffisante : l’essentiel réside dans la différence des rôles, singulièrement pour le couple majuscule-capitale.
D’ailleurs, dans cette affaire, tout dépend des couples : écriture- composition, majuscule-capitale, majuscules énonciatives-majuscules distinctives, terme générique-terme spécifique, unicité-multiplicité, temps-espace…

L’emploi des majuscules distinctives est souvent considéré comme la terre d’élection du caprice, de la coutume corporatiste, de la marotte archaïque. Or, ici comme ailleurs, la composition typographique française n’est ni arbitraire ni incohérente. Elle obéit à deux grands principes. Le premier est intangible ; le second est une grâce conquise, une élégance menacée. De leur hymen naissent parfois d’étranges rejetons.
1. Les noms propres (et assimilés) prennent la majuscule initiale : il sort de la Monnaie, il sort de la monnaie.
2. Contrairement à beaucoup d’autres langues, le français n’aime pas la fatuité. Il sait vivre et répugne à multiplier les signes ostentatoires. D’où la beauté du musée du Louvre et de l’Académie française, de la mer Morte et du Massif central.
Le premier principe semble limpide et d’application aisée.
C’est d’ailleurs vrai dans la plupart des occurrences : la graphie d’Azor — ou de Bruno, de Cuba, de Dupont — ne présente aucune difficulté.
Les ennuis arrivent avec les transfuges, qui passent d’une catégorie à l’autre (restauration-Restauration, Diesel-diesel), et, surtout, avec les dénominations complexes (École polytechnique, grand-duché de Luxembourg) qui sont soumises au premier et au second principes…


Utilisation stylistique

Marouzeau 1941 : « La majuscule initiale nous permet de personnifier une notion (la Loi), de magnifier une évocation (le grand Tout), d’exprimer la déférence (Madame, Sa Sainteté). »


Majuscules et capitales

Site Web de Jean-Pierre Lacroux.
En français… et en dépit des dictionnaires d’usage courant et des traducteurs de logiciels, les deux mots ne devraient jamais être synonymes… surtout aujourd’hui !
Une majuscule est toujours un caractère. Une capitale non… pas nécessairement… c’est un format… Différence considérable (théoriquement et pratiquement…). La première est affaire de langue écrite. La seconde est uniquement, étroitement, pauvrement, affaire de typographie… Certes, ces deux empires ont un territoire commun (l’orthotypographie…), mais il ne faut pas l’élargir à l’excès et surtout ne pas considérer que leurs mots sont interchangeables. Certes, le glyphe d’une majuscule est celui d’une capitale (kif-kif avec les minuscules et les bas de casse), mais ça s’arrête là…
Prenons la phrase suivante : « Ici, dénigrer Claudel est le plus sûr moyen d’obtenir un brevet de pensée libre. » Deux majuscules, la première est démarcative, la seconde est distinctive. Tout le reste est en minuscules.
Maintenant, composons la phrase en toutes capitales : « ICI, DÉNIGRER CLAUDEL EST LE PLUS SÛR MOYEN D’OBTENIR UN BREVET DE PENSÉE LIBRE. »
Rien que des grandes capitales… mais toujours deux majuscules… pas une de plus… L’amusant dans l’histoire est qu’« étymologiquement » ce devrait être le contraire (majuscule : plus grand que, capitale : en tête), mais l’étymologie, ça va cinq minutes…
Parler d’une « capitale initiale » serait donc affreusement redondant ? Je n’ose y croire…
Ben non, justement, sauf si tu appartiens à la secte des adorateurs de l’étymologie… Dans notre jargon contemporain, c’est la majuscule qui par définition est en tête, qui est initiale… (Enfin… pas toujours… mais quand elle n’est pas en tête, par exemple dans les sigles et les acronymes, disons le N et le U de « ONU », elle représente quand même une initiale…) C’est donc « majuscule initiale » qui a de très fortes chances d’être affreusement redondant… En revanche, une grande capitale initiale est légitime… et a toutes les chances de représenter une majuscule… ce qui, bien entendu, est très rarement la mission d’une petite capitale…
Je vous demande pardon, mais là, je ne vous suis pas très bien. Si l’on n’avait pas vu l’autre texte, et s’il ne s’agissait pas d’un nom connu (comme Claudel), comment saurait-on qu’il y avait toujours deux majuscules dans la phrase mise en capitales ?
Justement… grâce à la différence entre majuscule (caractère) et capitale (format typographique). Ce point — très important, disons-le, capital — a fait l’objet de longs débats sur la liste Typographie où il a recoupé en partie le marronnier des capitales (et des majuscules…) accentuées (c’est le même « problème », donc j’en profite pour répondre à ceux qui contestent bêtement et périodiquement leur absolue nécessité…).
En voici des extraits […] :

Accentuation des majuscules et des capitales
Soit deux couples : majuscules/minuscules (ortho) et capitales/bas de casse (typo). La distinction est évidente, parfaitement compréhensible, connue de tous… mais la terminologie résiste par endroits.
État : composé en bas de casse, avec une capitale initiale car c’est une majuscule, soit trois minuscules et une majuscule.
ÉTAT : composé en capitales, dont la première est aussi une majuscule, soit quatre capitales dont une majuscule et… trois quoi ?
Trois minuscules ? (Clameurs horrifiées dans les coulisses.)
Comme il est prudent de ne pas le gueuler sur n’importe quel toit, je murmure : oui… car, contrairement à toi, je crois que la réversibilité des casses n’est pas indépendante de cette notion, qui, sous des dénominations parfois burlesques et outrageusement contresensiques (le « Tout majuscules » et le « Petites majuscules » d’Xpress…), est à l’œuvre dans nos logiciels. Conséquence : les majuscules s’obtiennent directement * au clavier, grâce à la touche qui leur est dévolue ; le tout cap, non, enfin, de préférence, non… et les petites caps, non, nécessairement non **. C’est pourquoi le « on compose » de ta phrase citée plus haut implique une mise hors jeu de la saisie, car on ne devrait jamais saisir en capitales (avec « maj. » ou « maj. verr. »)… mais on doit toujours saisir les majuscules (avec « maj. » ou « maj. verr. ») ! Sinon, adieu réversibilité ! et même, adieu choix serein d’une casse…
* J’aurais volontiers ajouté « et nécessairement », mais je crains que des individus pervers ou mal équipés ne procèdent autrement…
** Ne me réponds pas que les raccourcis de format ou de style contredisent cette assertion… Tu as parfaitement compris ce que j’ai tenté de dire… La majuscule n’est pas un format. La capitale, si, éventuellement. Et si tu me réponds qu’une police Small Caps permet d’obtenir sans format des petites capitales… je te priverai de dessert ! Si tu me réponds que toutes ces foutaises n’ont aucun sens chez les TeXans, je m’écrase d’avance et t’offre une Rochefort capsule bleue…
Si vous cédez à la facilité du verrouillage des majuscules, eh bien alors, adieu réversibilité des vraies majuscules !
C’est inexact. À moins que vous n’ayez pas compris de quoi il retourne ? Hors des contextes rustiques (comme ici…), on utilise le verrouillage pour obtenir aisément une majuscule accentuée… non pour obtenir des capitales accentuées (du moins quand on est conscient du problème).
Voici trois éléphants initiaux (donc… avec une majuscule obligatoire) a priori semblables :

ÉLÉPHANT ÉLÉPHANT ÉLÉPHANT

Le premier a été obtenu ainsi : maj. verr. + « é », « léphant » en b. de c., sélection du mot, format toutes caps.
Le deuxième a été obtenu ainsi : maj. verr. + « éléphant ».
Le troisième a été obtenu ainsi : « éléphant » en b. de c., sélection du mot, format toutes caps.
Maintenant, supposons que les caps subitement nous gonflent… Passons en b. de c. Nous obtenons :

Éléphant ÉLÉPHANT éléphant

Seul le premier sort victorieux de l’épreuve.
Allons plus loin et revenons à nos moutons. Voici deux autres éléphants, non initiaux et légèrement différents :

ÉLÉPHANT ELÉPHANT

Le premier suit les recommandations des accentueurs systématiques et dogmatiques. Le second obéit aux joyeux accentueurs alternatifs. Revient l’envie ou la nécessité de passer en b. de c. Allons-y :

éléphant eléphant

Vous me direz que ces passages d’éléphants du cap au b. de c. sont exceptionnels… Peut-être… mais il n’y a pas que les éléphants qui changent de casse… et surtout, surtout, il serait temps de commencer à comprendre que le plomb et la machine à écrire sont morts et enterrés… que l’on ne « compose » plus dans l’inerte, le figé, que l’on ne « saisit » plus des glyphes mais des caractères ! qu’un autre temps est déjà là ! un temps où ce que l’on « saisit » n’a plus à être recommencé quand le « contexte » change ! un temps aussi où le dogmatisme et l’archaïsme sont visiblement difficiles à discerner… […]
Je n’aime guère que l’on traite de « dogmatiques » les accentueurs systématiques… Non que cela me peine… j’en ai vu d’autres… mais parce que ceux qui brandissent ce vocable — et ceux qui ne le contestent pas… et ceux qui disent ou pensent « ben oui, y a du vrai… » — sont en réalité les vrais dogmatiques, les vrais archaïques, les vrais coincés…
L’accentuation systématique des majuscules est un des fondements de la « liberté » (formelle…) que les textes composés ont acquise désormais (théoriquement…). Ils peuvent modifier leur apparence sans le moindre risque. Les modernes, c’est nous ! Les archaïques (un usage bien sélectionné et mes petites habitudes…), c’est vous ! […]
Selon vous, en France, l’usage serait de ne pas accentuer les majuscules.
L’usage… comme s’il n’y en avait qu’un.
(Il est question de typographie, alors éliminons d’emblée les facéties des instituteurs et des dactylographes, qui peuvent expliquer pourquoi nombre de nos semblables s’imaginent que les majuscules ne s’accentuent pas en composition typographique, mais rien de plus…)
Sur ce point comme sur quelques autres, il n’y a pas qu’un usage typographique, et il est presque aussi erroné de prétendre que l’usage est d’accentuer les majuscules que d’affirmer le contraire. Il convient de préciser de quoi l’on parle, surtout si l’on fonde son raisonnement sur l’analyse des usages : à quelle époque, dans quelles circonstances éditoriales, pour quelles voyelles, etc. Et c’est là que je vous trouve particulièrement habile (pour ne pas nous fâcher…), car au fil du discours vous intégrez certains paramètres… sans que cela ne modifie d’un iota le leitmotiv de votre assertion fondatrice… alors que, vous le savez pertinemment, cela suffit à la disqualifier.
Sortir d’un contexte donné la question de l’accentuation et de la non-accentuation des majuscules ou des capitales ne mène à rien.
Ça dépend… Oui, quand les adversaires de l’accentuation systématique pondent des généralités hors contexte, alors que leur position « théorique » exige que les circonstances soient précisées… pour tous les cas envisageables ! En revanche, difficile de reprocher aux partisans de l’accentuation systématique de sortir d’un ou du contexte… puisque leur position implique précisément de n’y point entrer. (Pas de quiproquo : je parle ici de leur recommandation, non de la description historique.)
Au fait, quelle est la véritable question, sinon celle de la validité d’une recommandation ? d’une recommandation d’aujourd’hui, pour les scripteurs et les compositeurs d’aujourd’hui et de demain matin ?
À vue de nez, il n’y a que trois solutions :
— accentuez systématiquement toutes les caps ;
— n’accentuez jamais les caps ;
— accentuez selon les circonstances.
Éliminons la deuxième, que personne ne défend, et renonçons à opposer les deux survivantes à coups d’approximations et d’erreurs historiques ou techniques.
Dans un premier temps, je propose aux tenants des « circonstances » de nous décrire celles-ci, précisément, toutes (techniques, éditoriales, linguistiques). Une recommandation se doit d’être précise et, si possible, non équivoque, tout en restant opérationnelle. Inutile de se donner la peine de justifier l’invocation de telle ou telle circonstance : cela pourrait faire l’objet d’une passionnante deuxième étape.
Les tenants du « systématisme » ont eux aussi à justifier leur parti, c’est une évidence. […] Dès qu’ils sauront ce que sont toutes les « circonstances » qu’on leur oppose implicitement (seules quelques bribes sont explicites), ils se feront un plaisir d’en dire un peu plus.
Les Espagnols, que certains ici citent avec plaisir, écrivent elefant, et nous « éléphant » : sont-ils plus cons que nous ?
Les Espagnols écrivent civilización et caña de azúcar, et nous « civilisation » et « canne à sucre »… Sommes-nous plus cons qu’eux ? Je vous avoue que c’est une question que je ne me pose pas, car je la trouve, comment dire ? un peu conne…
Feindre de voir un lien entre l’accentuation et la connerie supposée de tel ou tel peuple est un sport dangereux. Laissez-le aux xénophobes.


Manchette Addition


Manifestation culturelle ou commerciale

Biennale, carnaval, concours, exposition, festival, foire, jeux, salon.
••• Capitale initiale au premier substantif et à l’éventuel adjectif qui le précède ( et aux éventuels noms propres inclus dans la dénomination).
Code typ. 1993, Girodet 1988, Gouriou 1990, Impr. nat. 1990.
Le Carnaval de Rio (de Nice, etc.), le Concours Lépine, l’Exposition universelle, le Festival d’Avignon (de Cannes, de Venise, etc.), la Foire de Paris (de Marseille, etc.), les Jeux floraux, le Salon des arts ménagers (les Arts ménagers).

Le Salon d’Automne, le Salon de l’automobile (du livre, etc.), le Salon nautique.


Manifestation sportive

« Le sport multiforme, aux innombrables
tentacules, c’est la grande chance de la
société bourgeoise. Aucune Bastille n’eût
été prise si la boxe et si le catch, si le ballon
rond ou ovale, si la bicyclette avaient existé. »
François M
AURIAC, le Nouveau Bloc-Notes.

Les Jeux olympiques (voir : Jeu), les Six-Jours de Paris, le Tour de France, le Tour d’Espagne, d’Italie, les Vingt-quatre Heures du Mans, la Coupe de France (de football).
Le championnat de France (d’aviron, etc.), les championnats d’Europe d’athlétisme, une médaille d’or.


Manuscrit

Noms propres, néologismes,
fautes volontaires

Si le manuscrit contient des mots à orthographes multiples ou contestées, des néologismes étranges, des barbarismes ou des solécismes volontaires, des patronymes ou des toponymes exotiques, peu connus ou inventés, l’auteur indiquera clairement en marge que les formes adoptées doivent être respectées par le correcteur. Si les mots concernés ont de très nombreuses occurrences, il établira une « liste des difficultés ».


Pagination

Toutes les pages doivent être numérotées, sans interruption. Éviter les 145 bis, 257 ter, 23 a, 451 b, etc. Rien n’indique à l’éditeur, au correcteur ou au compositeur qu’une page 451 c ou 145 ter n’a pas été oubliée ou égarée.
¶ Aujourd’hui, la pagination automatique des logiciels de traitement de texte rend très rare et très inexcusable ce genre de numérotation discontinue.

Les coupures d’ouvrages imprimés seront collées sur des feuilles d’un format identique à celui de l’ensemble du manuscrit. Si les extraits couvrent plus d’une page, deux exemplaires de l’ouvrage repris seront nécessaires afin de pouvoir coller successivement le recto et le verso des feuillets extraits sur des feuilles distinctes qui reprendront la pagination courante du manuscrit.


Marque déposée Nom propre.
••• Les noms de marque se composent en romain.
••• Ils prennent la majuscule et sont invariables.


Certains noms de marque tendent à devenir de véritables noms communs :
Un Aérotrain, voir : Aéro-.

Une fermeture Éclair, des fermetures Éclair > fermeture à glissière.
Girodet 1988, Impr. nat. 1990, Larousse 1999.
Robert 1985 écrit d’abord « Fermeture Éclair », puis donne comme exemple « sacoche à fermeture éclair ».

Formica.
Girodet 1988, Larousse 1999.

Frigidaire, des Frigidaire > réfrigérateur.
Girodet 1988, Larousse 1999, Lexis 1989, Thomas 1971.
Robert 1985, 1993.

Yo-Yo, des Yo-Yo Girodet 1988, Larousse 1999.
Robert 1985, 1993.


I. Une étude de cas :
le « l’ » et la capitale de « l’Internet »

À France-Langue, du 12 au 28 février 1997.
M. VAN CAMPENHOUDT : Convient-il de placer un article devant le mot Internet ? Faut-il écrire « J’ai trouvé cette référence en naviguant sur Internet » ou « J’ai trouvé cette référence en naviguant sur l’Internet » ? Comment justifieriez-vous votre réponse ?
L’Internet est meilleur qu’Internet.
Tout dépend de l’appréciation que l’on porte sur cette toile. Parler d’Internet, c’est assimiler ce nom à une marque : je surfe sur Internet. Je travaille chez Chrysler. J’achète mes nouilles chez Intermarché. Parler de l’Internet, c’est assimiler ce réseau à un service, à un organisme (pour faire simple, car c’est un peu plus compliqué, l’article pouvant, par exemple, précéder des dénominations d’entreprises commençant par un nom commun) : je travaille pour le Federal Bureau of Investigation, et mon frère pour la C.I.A. J’achète les cartes de l’Unicef.
Selon moi, l’emploi d’Internet sans article traduit une adhésion, consciente ou inconsciente, à l’idéologie marchande. En revanche, l’emploi de l’Internet me semble mieux exprimer la nature initiale de ce réseau et une tentative de résistance (certes un peu dérisoire).
ANIS : « En français, le nom propre Internet s’emploie de préférence sans article, ce qui est l’usage ordinaire en matière de noms propres, particulièrement de noms propres étrangers, désignant des réalités uniques : on parle donc du réseau Internet. » Recherche terminologique [N. D. É. : il s’agit d’un site Web], Marcel Bergeron, rédaction : Noëlle Guilloton.
Cette citation me terrifie… car toutes les catégories de noms propres (et de noms assimilés à des noms propres) sont concernées par la présence de l’article… Aucune n’y échappe complètement (il s’agit parfois d’usages particuliers), et certaines ne pourraient s’en passer. Cela dit, je trouve étrange que la démonstration s’appuie sur un exemple où « Internet » est mis en apposition derrière un nom commun déterminé par un article défini contracté.
ANIS : L’usage tranchera sur l’article mais il me semble que Internet domine largement. Du coup l’Internet fait un peu snob, réservé aux initiés. Pour la préposition, comme beaucoup de « listiers », je préfère sur (on navigue sur la mer et pas dans la mer, on écoute une émission sur France-Inter, etc.).
S’agissant de l’Internet, qui sont les non-initiés ? Ceux qui ignorent tout de ce réseau, sauf que l’adresse des sites www commence par http:// ? Cette succession de signes serait donc plus aisée à manipuler que l’article défini ? Qui parle de l’Internet ou d’Internet sans être partiellement initié ? Et pourquoi ceux qui ont à peu près compris la nature de cette chose seraient-ils plus snobs que ceux qui y naviguent béatement et parfois par snobisme ?
Quant à la préposition, je crois qu’il est inutile de trancher, ou, plus précisément, je ne vois pas où est le problème […]. On peut se passionner pour l’Internet, apprendre un détail insignifiant par l’Internet.
Alors, s’il est certain que l’on navigue de préférence (voir plus bas) sur l’Internet (à moins d’être un sous-marinier, et il y en a dans ces eaux), en quoi le problème de la préposition se pose-t-il spécifiquement ? Pour lire dans ou sur l’Internet ? Il est spécieux d’assimiler l’Internet soit à un livre, une encyclopédie, un annuaire, à un journal, à la presse (et c’est dans), soit à une affiche, une pancarte, un panneau, à du sable ou à du papier (alors c’est sur).
Se contente-t-on de lire ou d’écrire par le biais de l’Internet ? On peut y voir des images animées (comme on en voit au cinéma, à la télévision, à l’écran ou sur les écrans…), y entendre des sons, des voix, de la musique, y parler (comme à la radio, sur telle station). Est-ce une raison suffisante pour « parler ou converser à l’Internet », pour voir Clinton à l’Internet ? Certes non.
Les comparaisons (avec la mer, le livre, le téléphone, etc.) n’apportent aucune lumière, surtout si l’on sélectionne les seuls emplois qui favorisent la démonstration.
Naviguer (intransitif) + écouter (transitif) ne prouvent en rien que sur est la meilleure préposition pour l’Internet… Après tout, on écoute la radio, ou France-Inter, alors qu’il est difficile de naviguer la mer. Rien n’interdit par ailleurs de naviguer dans des eaux troubles ou d’écouter une émission de France-Inter.
Pourquoi vouloir attacher une préposition privilégiée à ce mot ? Sur ce terrain, il n’a rien de bien particulier. Il suffit de savoir ce que l’on veut dire ou écrire : la préposition idoine viendra naturellement, et ce ne sera pas toujours la même, selon les verbes. On peut naviguer sur l’Internet, recourir à l’Internet, foutre le bordel dans l’Internet, être séduit ou effrayé par l’Internet. On peut même se passer de l’Internet. On peut même se passer de la préposition et aimer l’Internet.
Dernier mot « la minuscule initiale indique une lexicalisation quasi définitive… On en est presque là, mais rien n’interdit de se donner bonne conscience en freinant des quatre fers…

À France-Langue, le 20 juin 1997.
F. HUBERT : Internet tout court, donc, car il est un nom propre, tout comme Windows (dit-on le Windows ?).
Votre « car » me semble un peu abusif, car la plupart des catégories de noms propres s’accommodent fort bien de la présence de l’article et certaines l’exigent.
L’Internet n’est pas un « produit ». Il n’est pas démonstratif de le comparer avec un logiciel.
F. HUBERT : « L’Internet » devrait demeurer, cependant, dans l’usage familier.
Je crois au contraire que « l’Internet » appartient à l’usage soutenu… Ce qui, j’en conviens, n’est certes pas une garantie de pérennité… Je constate avec plaisir que France Télécom emploie « l’Internet » dans ses annonces radiophoniques pour Wanadoo […], puis qu’il revient à « Internet » dans la presse écrite… Pour une fois, je suis fermement du côté de l’oral…

À F.L.L.F., le 14 mai 1998.
A. LAURENT : D’ailleurs, lorsque l’on met la majuscule à Internet, on comprend pourquoi il est inutile de traduire un nom propre.
Que l’Internet n’ait pas besoin d’être « traduit », c’est plus que probable. Que l’explication soit celle que vous avancez, c’est plus que douteux… La « traduction » des noms propres est certes en recul mais c’est une de nos saines pratiques…
Toutes les catégories sont concernées (toponymes, prénoms et jadis patronymes, événements historiques, titres, institutions et organismes, etc.). Les traductions de marques commerciales sont évidemment plus rares, mais l’Internet n’est pas une marque…
À mon sens, s’il n’y a pas lieu de le traduire, c’est tout simplement parce qu’il est un peu tard et que ça ferait rigoler pas mal de monde, à commencer par la plupart des internautes francophones qui naviguent entre les mailles du filet. Vous me direz que ce n’est pas une garantie contre une éventuelle recommandation officielle… mais je doute que l’Internet soit prochainement débaptisé dans l’usage français.


II. Problèmes de majuscules

À Typographie, le 11 janvier 1998.
J.-D. RONDINET : … Car ce sont des marques déposées, en effet ! Pense aussi que, si tu modifies ces noms, des gens ou des logiciels qui chercheraient StuffIt dans tes écrits ne trouveraient pas Stuff It ou les autres traductions que tu aurais gaiement inventées (« Bourre-le » par exemple !)…
Sûr, JiDé… mais « Postscript » ou « Stuffit » sont reTrouvés par tout bon proGramme ! Chez nous, Greg LeMond deVient Lemond, comme Cecil B. DeMille est deVenu Demille (TiRobert) ou… De Mille (LaRousse, colors by DiLeuxe…). Quand des gens (nous…) transForment avec une réJouissante audace les patroNymes, on voit mal pourQuoi ils seraient timides avec les marques déPosées qui leur posent un problème graphique. Il est vrai que le Petit LaRousse, depuis quelques années, écrit CinémaScope (avé l’assent taigu et dans la nomenClature de la langue). Le Petit Robert, plus sage, reste fidèle à l’orthoDoxe « cinémascope »…
Les rares cas (à mon sens et à première vue) où les caps peuvent siéger dans des endroits étranges sont les symboles du genre « eV » (électronvolt).
Je te dis ça sans grande conviction… Enfin si… je suis conVaincu… Disons : sans espoir… On n’y peut rien… La prolifération des caps absurdes n’est peut-être pas irréversible mais, pour l’heure, autant s’en foutre et laisser faire ceux qui les aiment…

AmiCaleMent,

JeanPierre LaCroux

À Typographie, le 29 octobre 1999.
J.-D. RONDINET : La majuscule, jusqu´à maintenant, disparaît quand le nom propre est totalement entré dans la langue.
N’oublions pas les grands classiques du pinaillage : un diesel, un moteur Diesel…
J.-D. RONDINET : Ce qu´on peut dater du jour où on l´utilise sans même savoir qu´il a été un nom propre : « Des noms propres sont si répandus qu´ils sont devenus de véritables noms communs ; on les compose en romain, en b. de c. et éventuellement avec la marque du pluriel. » – Règles I.N. Poubelle en est un bel exemple…
Sauf que Poubelle n’a jamais été une marque… pas plus Lavallière, Sandwich, Doberman ou Chauvin… Le cas est très différent.
J.-D. RONDINET : … mais je vois encore s´écarquiller des yeux quand on dit que Rustine, Bureautique ou… Ping-Pong furent des noms propres.
… Et l’Aérotrain qui jouait au Yo-Yo !

À Typographie, le 28 juin 2000.
X. LEGRAND-FERRONNIÈRE : Je crois comprendre que pour les noms de marque, il importe de conserver la majuscule, par exemple : une Mobylette, des Frigidaire. Mais il faut avouer que cela fait curieux dans les dialogues d’une pièce de théâtre.
Cela fera curieux partout… et même fautif… dans l’hypothèse plus que vraisemblable où les objets en question ne sont ni des Frigidaire ni des Mobylette mais des frigidaires et des mobylettes, des réfrigérateurs et des cyclomoteurs, des frigos et des mobs.

À F.L.L.F., le 17 novembre 2000.
F. PÉROTIN : Ou bien parce que tu ne peux te résoudre à écrire un nom avec la soudure et la capitale du milieu, selon l’usage américain ?
C’est exactement cela… C’est physique, et, quand on m’y contraint, ça me déclenche des brûlures d’estomac, des migraines, parfois des pertes de conscience…
Oui, plus sérieusement, je ne m’y ferai jamais… Tu sais que je suis très atteint : dès que je le peux, j’écris « Xpress » et « Indesign » !… Tu me diras, y a de l’espoir : qui aujourd’hui — à part le Petit Larousse, mais faut avoir l’œil connaisseur — compose encore « CinémaScope » ? Ici, nous ne sommes pas loin d’un sujet parfois abordé chez nos amis typochoses, celui de l’épouvantable contagion « logotypique » sur la graphie des dénominations propres…


III. Des marques bien ponctuées

À Typographie, les 1er et 2 février 2000.
J. TOMBEUR : Et bien sûr : « Tu sais quoi ? Je l’ai trouvé sur Yahoo! ! »…
Désaccord total, frontal, absolu, définitif ! En gros, la typo gangrenée par la graphie anecdotique (et éphémère)… Tout un programme et, ici nous sommes d’accord, il est à l’ordre du jour… Dramatiquement. Pour en revenir à Yahoo, la pire solution est « Yahoo! », puisqu’elle traduit la confusion entre nom et logotype. Cette question est à mes yeux réglée depuis longtemps : pas de compromis, pas question de reculer d’un pouce. Restent Yahoo ! et Yahoo.
La première graphie pourrait se concevoir si les noms des personnes morales se composaient en ital. Prends l’exemple des titres : « J’ai revu That’s Life ! » Aucun problème de ponctuation.
Sauf que les noms des personnes morales, même lorsqu’ils sont constitués de termes non français (General Motors), se composent en romain, convention justifiée et indiscutable. Donc, problèmes divers avec un éventuel signe de ponctuation en fin de dénomination propre.
Ne reste que Yahoo, tout simplement, tout bonnement, évidemment, bien sûr. On ne va tout de même pas remettre en cause notre système graphique pour les beaux yeux de trois ou quatre marchands.
L’enjeu n’est pas strictement typographique. Songe aux aventures de l’arrobe… Il est hors de question de laisser « privatiser » les signes de la langue écrite…
P. DUHEM : Je n’approuve pas, même si je comprends votre position. Le style de dénomination des personnes morales a évolué avec le temps, et les « Société d’exploitation… » sont désormais dénommées autrement. Les sigles, mais aussi des dénominations qui sont à la frontière du graphisme et du slogan. Quid d’une société de courses qui s’appellerait « Vite ! » ?
Oui, mais il faut voir vers quoi nous mène un seul pas (une seule concession…) dans une mauvaise direction. Les exemples avec un point d’exclamation ne sont pas les plus malfaisants… puisque celui-ci ne bouleverse pas fondamentalement le sens d’une phrase. Imaginons une raison sociale se terminant par un point d’interrogation (il doit en exister, mais aucun exemple ne me vient à l’esprit)… Disons, Ailleurs ? (agence de voyage…).
Dans bien des cas, vous aurez beau ajouter (fautivement…) toutes les ponctuations imaginables après le point d’interrogation, rien n’y fera, vous ne pourrez pas éliminer l’interrogation, la phrase interrogative… Dans les titres, le problème est résolu par la mise en italique. Ici, rien à faire, c’est le bordel garanti…
N’oublions pas que les signes de ponctuation * appartiennent à la phrase… non à la graphie du nom… Dans les dictionnaires, pas de point d’exclamation après les entrées des interjections… Pas de crochets autour de « sic »…
* Sauf quelques cas particuliers comme le point abréviatif, l’espace interne, voire les points de suspension ou les astérisques de discrétion ou de décence… (Le trait d’union et l’apostrophe ne sont pas des signes de ponctuation.)
Souvenez-vous du mensuel qui sur sa première page avait pour titre : (À suivre)… Le premier signe de son « nom », c’était « À », le dernier « e »…
L’accaparement onomastique des signes de ponctuation par les marchands doit être combattu avec vigueur !
C’est un crime contre la langue écrite !… (Je plaisante à peine…)


Mastic Coquille, Doublon.

Erreur grave qui consiste à mettre ailleurs qu’à sa place un élément typographique (dans la composition, l’imposition, le foliotage, etc.). Exemple : inversion de paragraphes.
Jadis, mélange de caractères dans la casse.
Larousse 1933, Lexis 1989, Robert 1985.


À Typographie, le 15 janvier 1999.
Il semble que l’acception typographique soit récente (XIXe siècle).
Tiens, dans le Dict. hist. de Rey, je découvre avec ravissement une expression populaire hélas « sortie d’usage », bien qu’elle concerne une pratique en pleine expansion : « Chier sur le mastic » (abandonner un travail en cours)…


Maxime Proverbe


Membre Adepte


Mer Géographie.

La mer Méditerranée, la mer Morte, la mer du Nord, l’Atlantique nord, l’océan Indien.


Mesure typographique Corps, Cicéro.

Point pica  0,351 35 mm
Point Didot  0,375 9 mm
Point I.N.  0,398 77 mm
Point métrique  0,4 mm



Midi, minuit Heure.

« J’ai détesté les midis et les minuits de la planète,
j’ai langui après un monde sans climat, sans les
heures et cette peur qui les gonfle, j’ai haï les soupirs
des mortels sous le volume des âges. »
Émile Michel C
IORAN, Précis de décomposition.

••• Après midi ou minuit, les fractions d’heure s’écrivent en lettres : midi moins cinq, midi et quart, midi vingt-cinq, midi et demi, minuit moins le quart, minuit dix.
Girodet 1988, Impr. nat. 1990.


Mille, mil, millier An, année, Cent, Date.

Mille

Adjectif numéral, mille est invariable : nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ; des mille et des cents.
Nom commun, mille prend la marque du pluriel : à deux milles du rivage, à deux mille milles des côtes.


Mil

Une ancienne règle imposait la forme mil dans les dates de l’ère chrétienne écrites en lettres, lorsque le millésime était suivi d’un autre nombre (mil est l’ancien singulier de mille ; par nature, son emploi est limité au deuxième millénaire) : en mille trois cent cinquante avant Jésus-Christ, l’an mille, mil huit cent quatorze, mil neuf cent trente-six, l’an deux mille, deux mille cent quatorze.
Aujourd’hui, dans toutes les occurrences, l’emploi de mille est correct, voire conseillé. Celui du doublet archaïque mil n’est pas encore fautif dans les occurrences définies ci-dessus (de 1001 à 1999), mais deux mille un et ses successeurs le condamnent à terme.
Tout cela n’a guère d’importance, car, rappelons-le, hors des vers réguliers et des actes, les années s’écrivent en chiffres arabes ou, dans de rares cas, romains.


Millier
(voir : Cent)

Ce terme est un nom commun. Il prend la marque du pluriel.


Millénaire Date.

L’adjectif ordinal des millénaires s’écrit en toutes lettres ou en chiffres romains grandes capitales.
Gouriou 1990, Impr. nat. 1990 (uniquement en chiffres romains grandes capitales).
Rappel. — Les siècles se contentent des petites capitales (division secondaire) : la fin du vingtième siècle coïncide avec le début du troisième millénaire, la fin du
XXe siècle coïncide avec le début du IIIe millénaire, le IIIe millénaire commence le 1er janvier 2001.


Millésime An, année, Date.

1.

Dans une date, chiffre exprimant le nombre mille : 1995.
Attention aux mauvaises interprétations ! Supprimer le millésime dans « 18 juin 1944 » ne donne pas [18 juin] ou [18 juin 44], mais « 18 juin 944 ».


2.

Année d’émission d’une monnaie, d’une médaille ; année de publication d’un ouvrage, de production d’un cru. Par extension plaisante, date de productions diverses (modèle d’automobile, classe d’âge, timbre-poste, etc.). Tout autre emploi est fautif.
Exemple (à ne pas suivre) : [Le titre d’un roman d’Orwell est un millésime : 1984.]
Larousse 1960, Robert 1993.
Richaudeau 1989.


Ministère, ministre Administration, Féminin, Majuscule.

« Plusieurs ministères s’étaient succédé,
sensiblement pareils, d’une nuance assez
pâle, couleur fleur de pêcher. En les voyant
se remplacer, on se rappelait le mot d’une
femme d’esprit congédiant sa cuisinière :
“Rose, je vous renvoie ; à partir de demain,
vous vous appellerez Lise.” »
Édouard H
ERRIOT, Jadis.

« Il n’y a pas de gouvernements populaires.
Gouverner, c’est mécontenter. »
Anatole F
RANCE, Monsieur Bergeret à Paris.

••• Pas de majuscule à ministre ni à ministère, ils n’y ont pas droit, mais majuscule au complément : le ministre des Transports, le ministère de l’Intérieur. C’est normal : rappelons que le président de la République se contente, depuis quelques décennies, de la minuscule (mais pas la Présidence de la République).
Complément : majuscule aux substantifs et aux éventuels adjectifs qui les précèdent, minuscules aux adjectifs postposés : le ministre ou le ministère des Anciens Combattants, le ministre ou le ministère des Affaires étrangères.
Cette règle est celle qui s’applique aux organismes d’État multiples (il y a plusieurs ministères). Ces graphies sont judicieuses. Un ministère est confié à un ministre ; on imagine mal d’avoir à écrire {le Ministère de l’agriculture} et le ministre de l’Agriculture. Le « tout capitale » s’oppose à l’esprit et au goût typographiques français. Le « tout bas de casse » est une fumisterie.
Code typ. 1993, Girodet 1988, Grevisse 1986, Impr. nat. 1990, Larousse 1992, Robert 1985, Thomas 1971.
Doppagne 1991, Grevisse 1975 [le Ministère de la Justice], L’Hoest & Wodon 1990.
Depuis quelques années, le Journal officiel et le Monde écrivent [le ministre de l’éducation nationale, le ministère de la défense], le premier ministre. La suppression aveugle des majuscules n’est pas moins ridicule que leur emploi intempestif.

La métonymie impose la majuscule initiale aux substantifs et aux éventuels adjectifs antéposés : la Place Beauvau a encore fait des siennes (mais : le ministère de l’Intérieur est situé place Beauvau) ; mon voisin travaille au Quai et mon cousin, sur les quais.
Exemples. — Le Conseil des ministres, le garde des Sceaux, le ministre ou le ministère de la Défense nationale (de l’Éducation nationale, des Finances, de la Santé publique, etc.), le ministre ou le ministère des Anciens Combattants, le ministère des Affaires étrangères, le Quai d’Orsay, le Quai, le ministre délégué, le ministre d’État, le secrétaire d’État, le président du Conseil (IVe République).


Premier ministre (Ve République)

Statistiquement, le Premier ministre l’emporte mais le premier ministre n’est pas fautif (adjectif antéposé). L’usage, la subtilité et la déférence imposent une majuscule que la logique aurait volontiers interdite. Va pour le Premier ministre !
Girodet 1988, Larousse 1992, Micro-Robert 1990, Robert 1993, Thomas 1971.
Berthier & Colignon 1991, Hanse 1987, le Monde.

La majuscule est cautionnée par l’usage, par les lexicographes et les juristes, voire par l’histoire : le Premier consul avait déjà donné le mauvais exemple. En outre, elle établit un équilibre graphique plaisant : le président de la République et le Premier ministre.
Réservée (en France) aux chefs de gouvernement de la Ve République (IVe : président du Conseil), elle est précise : Michel Debré fut le premier Premier ministre de la Ve République. Elle élimine les interprétations fâcheuses : le premier ministre venu. En revanche, l’adjectif antéposé fournit un argument aux partisans de la minuscule. Le premier de nos ministres — et avec lui ses services — peut de toute façon s’offrir une majuscule indiscutable par métonymie : Matignon.
••• Dans un texte, un livre, un organe de presse, quel que soit le parti adopté, il convient de s’y tenir : l’alternance est ici inadmissible.
Exceptions. — Depuis 1958, le Ministère (l’ensemble des ministres, le Gouvernement) est vieilli mais toujours correct…
La France républicaine peut admettre Premier Ministre dès lors qu’il s’agit de celui du Royaume-Uni ; le Premier (substantif) est en revanche un anglicisme à proscrire.


Apposition

Minuscule, pas de trait d’union, marque du pluriel : du papier ministre, des bureaux ministres.


Féminin

Madame le ministre.
Robert 1993.
Féminisation 1994 {la ministre}.
Pour Thomas 1971, le féminin « ministresse » est familier. Il est surtout grotesque et évoque dangereusement, pour les franglophones, une petite tension psychologique (voir : Féminin).


À Typographie, le 1er juin 2000.
O. RANDIER : Étonnement de mon éditeur. Pour me justifier, je saisis mon Hyène pour confondre l’impétrant… et constate avec stupeur que l’on y écrit « le Premier ministre ». Il y a sûrement une explication limpide et évidente, mais j’avoue que je patauge. JiPé, tu pourrais m’expliquer clairement pourquoi, là, on ne met pas de cap à ministre ?
On ne met jamais de cap à « ministre »… sauf quand on s’adresse personnellement à un ministre que l’on respecte ou dont on souhaite obtenir quelque chose…
Quant au premier d’entre eux, la graphie particulière de sa fonction est cautionnée par une tradition qui remonte loin. Qui s’étonne du Premier consul ?
Il est vrai que c’est une entorse à une tendance lourde (« malaise face à la décapitalisation du substantif derrière un adjectif capitalisé »)… mais elle en respecte une autre, bien souvent contradictoire dès lors qu’il ne s’agit plus de lieux, d’institutions ou d’événements, mais de personnes : le peu de goût des Français républicains pour la multiplication flagorneuse des majuscules dans la graphie des titres et des fonctions.
Et puis, y a l’équilibre institutionnel… Le président de la République n’a droit qu’à une cap (tu me diras qu’aujourd’hui c’est encore trop…) ; en face, un « Premier Ministre » la foutrait mal… La graphie « premier ministre » a ses partisans, mais elle est à la fois maigrelette, ce qui n’est pas bien grave, et surtout ambiguë : « Qui sera le premier ministre capable de réformer la typographie ? » Cela suffit à la condamner définitivement.
O. RANDIER : Encore que… J’ai quand même un (petit) problème avec les ministères : le « ministère des Affaires sociales » n’est-il pas un organisme unique à caractère national ? Certes, il y a plusieurs ministères, mais il n’y a qu’un seul ministère des Affaires sociales, non ?
L’unicité est un des critères traditionnels les plus difficiles à manier, puisqu’il n’est pas d’ordre linguistique ou typographique : il est intégralement fondé, en supposant qu’il soit valide en toutes circonstances (ce qui est loin d’être certain…), sur la connaissance de l’objet et en particulier de son statut. Il ne faut faire appel à lui qu’en dernier recours ! Avant, autant poser le problème en termes strictement typographiques…
Si tu accordes la cap au générique, tu dois l’enlever au spécifique (sauf à accepter de multiplier hideusement les caps)… et alors là, problème ! Tu vas te retrouver avec un Ministère des affaires sociales et… un ministre des Affaires sociales… Mieux, quand tu feras sauter le générique (ce qui est fréquent avec certains grands ministères comme les Affaires étrangères ou l’Intérieur), tu seras dans une belle merde… avec des caps sauteuses, alternatives, incohérentes, bordéliques… Bref, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes typographiques, mais avant de déplacer les bornes anciennes que nos pères ont posées, s’agit de faire gaffe aux conséquences de notre inconséquence pressée…


Minuit Midi, minuit


Minuscule Bas de casse, Majuscule


Monnaie Euro, Franc


Monsieur Madame, mademoiselle, monsieur


Monument Musée, galerie.

Les règles qui suivent s’appliquent aux « vrais » monuments (arc de triomphe, chapelle, château, colonne, mausolée, palais, etc.), à certaines de leurs parties (colonnade, cour, salon, etc.) et à des « monuments » qui n’en sont pas, ou qui ne sont pas que cela… Voir : Bibliothèque, Musée, galerie, etc.


••• Majuscule et minuscule

Les dénominations propres (exactes ou approximatives) ont évidemment une majuscule initiale, ainsi que les éventuels adjectifs antéposés : l’Escurial, le Kremlin, la Madeleine, Sainte-Marie-Madeleine, Notre-Dame de Paris, le Petit Luxembourg, Sainte-Cécile, le Val-de-Grâce.

Dans les désignations incluant un terme général (château, colonne, église, porte, etc.), celui-ci ne prend pas de majuscule initiale : l’abbaye de Westminster, l’arche de la Défense, la basilique Saint-Marc, la cathédrale d’Albi, la chapelle Sixtine, le château d’Azay-le-Rideau, le cloître des Billettes, la colonne Vendôme, l’église Saint-Julien-le-Pauvre, l’église du Dôme, la fontaine des Quatre-Saisons, la fontaine de Trevi, la galerie des Glaces, l’hôtel de Sens, le mausolée de Lénine, le mémorial du prince Albert, le palais Farnèse, le palais des Doges, le pavillon de Marsan, la porte Saint-Denis, la pyramide du Louvre, la statue de la Liberté, la tour Saint-Jacques, la tour Eiffel.
Exceptions. — Si le terme général est seulement accompagné d’un adjectif non dérivé d’un nom propre, il prend la majuscule initiale, ainsi que l’adjectif antéposé : la Cour carrée, la Grande Galerie, le Grand Palais, le Petit Palais, le Salon carré.
Gouriou 1990, Impr. nat. 1990.
Larousse 1933 [la cour carrée], Larousse 1960, 1970, 1985, 1992, Micro-Robert 1990 {la cour Carrée}.

Dans un contexte géographique ou historique donné, un terme général pris absolument peut devenir un nom propre : l’Arc de Triomphe (arc de triomphe de l’Étoile, à Paris), la Bastille (Paris, avant 1789), le Belvédère (Vatican, Vienne), le Cénotaphe (Londres), les Cloîtres (New York), la Conciergerie (Paris), l’Ermitage (Saint-Pétersbourg), l’Obélisque (à Paris, l’obélisque de la Concorde), le Monument (Londres), le Panthéon (Paris, Rome), le Temple (Paris, Jérusalem).
La Tour : à Paris, la tour Eiffel. À Londres… la Tour ou {la tour} de Londres.


••• Trait d’union

Le Palais-Bourbon, le Palais-Royal.


Non traduites, les dénominations étrangères obéissent à leurs règles d’origine : Buckingham Palace, l’Empire State Building, le palazzo della Signora, le Palazzo Vecchio.


Subtilités…

La Rue de Paris (Conciergerie), les thermes de Dioclétien, le musée national des Thermes de Dioclétien.


Mot étranger Allemand, Anglais, Italique, Latin, Pluriel des mots étrangers, Transcription, translittération.

« Ah ! dit don Manoël en portugais. »
Alexandre D
UMAS, le Collier de la reine.

« — Fusillé. Et autant pour vous avant
longtemps, Arriba Espana ! »
André M
ALRAUX, l’Espoir.

Les mots étrangers non francisés se composent en italique  : a giorno, mano a mano, sprinter, starter, voir : Italique § 2.


Francisation des toponymes étrangers

À France-Langue, le 3 octobre 1997.
J. MELOT : Vous verrez […] que certains, toujours prompts à comprendre de travers, iront jusqu’à proposer d’étendre cette application des normes sous forme d’une épuration pédante des prénoms, voire des noms de famille, lors de leur emploi dans « des documents techniques ou à diffusion internationale ».
Mais… c’est monnaie courante… et depuis pas mal de temps… Nos amateurs de racines sont insatiables. Je rigole, mais, à y regarder de plus près, cette soif d’uniformisation facilitant l’harmonie entre les peuples pourrait n’être qu’un masque de la folie identitaire.
On veut nous dénier le droit de nommer l’autre… C’est le reflux de la raison. On ne touche plus aux noms propres ! On pourrait les salir avec nos sales pattes francographes. — J’écris trop vite… en fait, c’est sans doute le contraire : on ne touche plus aux noms propres étrangers, car ils doivent conserver (au maximum) leur caractère étranger. On cherche à introduire dans notre langue un frein à l’appropriation des noms propres, retenue qui, pour le coup, lui est bien étrangère…
Pour les obsédés de la pureté onomastique (j’en ai corrigé un bon paquet cette année, ça pousse comme le chiendent chez les spécialistes du discours critique), le Pérugin ça s’écrit il Perugino, Diodore Cronos devient Diodôros Kronos, Soliman le Magnifique, là, c’est une pure merveille, a droit à Süleyman, on ne badine pas avec les origines. Demain, Magellan s’écrira en français Magalhães. Hier, André Maurois, ça s’écrivait Émile Herzog, et c’était pas bon signe. Amalgame douteux ? À voir.
Cher ami, si les nouveaux précieux que vous évoquez n’étaient que des pédants, on s’en accommoderait gaiement (tous, à un moment donné, plus ou moins bref, sur un terrain donné, plus ou moins étroit, nous appartenons un peu à la famille)… mais à mon sens il s’agit plutôt d’idéologues assez fins (ou de cuistres à leur remorque)… Quiconque n’appartient pas à la famille du chef doit porter un nom qui en témoigne… Nous sommes encore une fois face aux ghettos. Je préfère mes vieilles lunes assimilatrices.
Encore un mot… pour provoquer un brin, car j’ai été un peu perturbé par plusieurs messages récents : n’oublions pas que notre vaste monde subit l’influence grandissante d’un pays qui n’a pas de véritable nom et qui parvient même à se satisfaire d’initiales. Je n’évoque pas une ancienne grande puissance qui sur ce terrain n’était guère mieux lotie…
D’accord, j’ai changé de sujet en revenant aux toponymes… mais, au train où vont les audacieux, les dérivés ne vont pas tarder à leur revenir dans le nez.
Pauvre Dédé d’Antwerpen *… tu n’aurais plus aucune chance aujourd’hui d’être qualifié d’anversois. Antwerpénien ? C’est renversant.
* Pour qu’il n’y ait pas de malentendu : aimant ma langue, je conçois aisément que d’autres aiment la leur, quelle qu’elle soit. Je trouve légitime que les Flamands aient reconquis ce qu’ils estimaient judicieux de reconquérir (même si certaines de leurs justifications sont discutables, pour rester poli). Cela ne m’empêche pas de continuer à nommer leurs villes comme les francophones l’ont fait depuis des lustres et de me foutre complètement de la façon dont ils nomment les villes francophones (Luik, Bergen, Namen, etc.)… comme je me fous complètement du sort qui est réservé dans le vaste monde à nos noms de lieu… Cette indifférence (lourdement appuyée pour les besoins de la cause) n’est pas du mépris, c’est du respect : chacun parle et écrit comme il l’entend. Cette liberté, cette diversité gêne qui ?… Sûrement pas les « francophones arrogants ou paranoïaques » que l’on dénonce ici ou là et même sur France-Langue…


À F.L.L.F., le 15 février 2001.
M. GEVERS : Disons plus prosaïquement que, durant les siècles précédents, la France était une nation impérialiste et colonisatrice, et qu’elle impérialisait et colonisait, entre autres, en imposant son langage et en francisant les lieux et les gens.
Mais oui. Ainsi, lorsque la France découvrit Fernand de Magellan, il faut bien comprendre qu’elle s’apprêtait à envahir le Portugal. Autre indice historique troublant : Tamerlan reçut ce blaze méprisant lors de l’occupation française de l’Asie centrale. […]
Nous sommes désormais loin des broutilles relatives à la présence d’un pauvre tréma… Nos conceptions du rapport à autrui, à l’autre, à l’étranger, au prochain, sont diamétralement opposées. Sur le sujet qui nous occupe, les seules modalités qui vous viennent à l’esprit renvoient à l’antagonisme, au conflit, à la domination, à l’exclusion.
Eh bien, Madame, faites le compte des formes francisées de noms propres dits étrangers : vous constaterez que l’immense majorité est le fruit du respect de l’autre, de l’admiration, du désir d’intégrer, de comprendre, d’aimer. D’intégrer, non de s’approprier : Michel-Ange n’est pas français, mais son nom français témoigne de la présence, de l’influence italienne dans le cœur des Français, et non de l’inverse. C’était cela, la tradition française, et elle vaut mieux que celle qui submerge aujourd’hui le monde et qui, sur ce point, vise à maintenir l’autre à sa place : quiconque n’appartient pas à la tribu des maîtres doit porter un nom qui en témoigne.



Musée, galerie Bibliothèque, Muséum.

« Un musée est une morgue. La seule
chance de s’émouvoir est d’y reconnaître
un ami. Un ami derrière le cadavre. »
Jean C
OCTEAU, Essai de critique indirecte.

••• Majuscule et minuscule

Deux écoles s’affrontent. L’une, considérant que les musées sont avant tout des organismes, préconise l’initiale majuscule à Musée : le Musée national d’art moderne, le Musée Galliera.
L’autre préfère la réserver au premier mot caractéristique (nom propre, nom commun ou adjectif dérivé d’un nom propre) : le musée national d’Art moderne, le musée Galliera.
Trois raisons donnent un avantage décisif à la seconde : les noms sous lesquels les musées sont connus et cités ne correspondent pas toujours exactement à leurs dénominations officielles ; les musées sont perçus comme des lieux plutôt que comme des organismes ; l’esprit typographique français ne goûte guère l’inutile multiplication des majuscules ({le Musée du Louvre} > le musée du Louvre).
Règles identiques pour les bibliothèques et les galeries.

Pas de majuscule initiale à musée (ce musée est inintéressant, un musée océanographique), mais au(x) premier(s) mot(s) caractéristique(s) * de la dénomination : le musée des Arts décoratifs, le musée des Arts et Métiers, le musée national d’Art moderne, le musée des Arts et Traditions populaires, le musée Galliera, le musée de l’Homme, le musée du Louvre, le musée de la Marine.
* L’éventuel adjectif antéposé prend également la majuscule initiale ; dans les dénominations coordonnées, chaque nom prend la majuscule initiale (musée des Arts et Traditions populaires).
Majuscule si Musée désigne une institution précise, déterminée par un adjectif non dérivé d’un nom propre : le Musée océanographique (de Monaco), le Musée postal, le Musée social, le Musée lorrain.
Majuscule s’il est pris absolument : Musée (colline d’Athènes consacrée aux Muses), Musée (poète grec), le Musée (de Ptolémée, à Alexandrie).
Lexis 1989.
Robert 1985, 1993 {le musée d’Alexandrie}.

Trait d’union : le musée Victor-Hugo.


•• Musées étrangers,
voir : Muséum

Dans un texte composé en français, les dénominations traduites obéissent à la règle française.
Ces dénominations non traduites conservent leur graphie d’origine et ne se mettent pas en italique (dénominations propres) : le musée de l’Ermitage, le musée des Offices, Metropolitan Museum of Art, Museo Pio-Clementino, National Gallery (en français : Galerie nationale), National Gallery of Art.


Muséum Musée, galerie.

Sens moderne, en français : musée consacré aux sciences naturelles. Le Muséum d’histoire naturelle (de Paris) et tous les muséums d’histoire naturelle sont donc affublés de dénominations aujourd’hui diablement pléonastiques.
Le Muséum d’histoire naturelle (Paris). {Un muséum d’histoire naturelle} (pléonasme) > un muséum.
Le Muséum central des arts, le Museum of Fine Arts (Boston), le Museum of Modern Art (New York), le British Museum (Londres).


Musique

« Les hommes se résignent à
tout, la musique contemporaine
le prouve, sauf au silence. »
André C
OMTE-SPONVILLE,
le Mythe d’Icare.

Les noms des notes se composent en italique : ut, do, , mi, fa, sol, la, si : il n’y a rien après la ? — Si. Si.
Les altérations (dièse, bémol, bécarre) et les indications de mode (majeur, mineur) se composent en romain : en ce moment, j’ai un faible pour les sonates en mi bémol majeur.
Code typ. 1993, Gouriou 1990, Impr. nat. 1990.

Dans un texte composé en italique, le nom des notes passe évidemment en romain, mais… attention ! Dans les titres (même approximatifs…), les notes conservent l’italique : la Messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach comporte douze mouvements en majeur (voir : Italique).
Impr. nat. 1990, Ramat 1994.


Titres et parties d’œuvres musicales

À Typographie, du 21 au 22 janvier 2001.
D. COLLINS : [Comment écrire] le Sanctus, l’Offertoire et le Quærens me du Requiem ?
Problème classique… Trois « règles » ici contradictoires… Les parties (en français) non génériques en romain entre guillemets… Le latin en ital… Les titres « génériques » français ou francisés en romain sans guillemets… À vous de voir… (Voir aussi plus bas…)
Questions nombreuses… Selon vous (ou l’auteur) « Sanctus » est-il francisé ? et surtout : que faut-il privilégier ? Le respect de règles qui méritent à peine ce nom ?… ou la cohérence d’une succession qui n’en a guère ? Toujours à vous de voir…
D. COLLINS : Je sais qu’on met en principe les titres d’œuvres en italique. Mais que faire des titres qui ne sont pas des vrais titres, comme Requiem (puisque Berlioz a intitulé son œuvre Grande Messe des morts) ?
Cela ne change rien… Titre « réel », titre « intégral », titre « abrégé », titre « traduit », titre « attribué » ou titre « fantaisiste », c’est du pareil au même : italique (sauf pour l’éventuel article initial qui ne demeure en ital que dans les titres intégraux).
D. COLLINS : Ensuite, pour les différentes parties, que faire ? Ces parties sont tantôt une indication de mouvement (adagio), tantôt une « prière » plus ou moins connue, tantôt un vrai titre.
Romain sans guillemets pour les titres génériques (français…), ital sans guillemets pour les titres génériques non francisés, romain entre guillemets pour les vrais titres français de parties… Quant aux vrais titres de parties non traduits (donc nécessairement en ital…), c’est à vous de voir… Si vous supportez l’ital entre guillemets (moi, non…), mettez des guillemets…
D. COLLINS : Merci beaucoup pour cette réponse. Mais qu’en est-il des majuscules ou des capitales (?) pour les « titres génériques » ? J’en reviens à ma neuvième symphonie de Beethoven. C’est bien ce que vous appelez un titre générique, n’est-ce pas ?
Pas nécessairement… surtout dans ce cas… où le terme générique (symphonie) est très fortement qualifié (presque autant que par Fantastique ou par Pathétique…) par un « petit » numéral (Neuvième Symphonie) et renvoie (le lecteur) plus que probablement à la neuvième symphonie (hihi… là, c’est bon… mais c’est rare…) de Beethoven… ou, selon le contexte, de Dvorak, de Mahler, de Bruckner ou de Schubert (autant ajouter, ô combien ! « la Grande »), ou du gugusse qui fait l’objet de l’étude et qui a écrit au moins neuf symphonies… mais pas beaucoup plus… sinon on retombe dans des génériques à mon sens insuffisamment qualifiés par de simples numéraux (Mozart, Haydn…), mais que beaucoup composent néanmoins en ital, tout en revenant au romain pour, par exemple, les sonates, faudrait peut-être leur demander pourquoi…
Attention ! cette distinction (dix ou moins… et plus de dix) ne change rien au fond de l’affaire… et n’est qu’une digression… Elle n’apparaît dans aucun code, bien entendu, et n’est mise en œuvre par personne ou presque : elle n’a évidemment aucune justification « typographique » (la barbe…) ou « linguistique » (c’t’encore pire…), elle est bêtement culturelle… ce qui n’est pas forcément négligeable, elle correspond, vous le savez mieux que moi, à une rupture dans l’histoire des formes musicales. Qui contestera qu’il y a une différence non de qualité mais de perception du « titre » (à exprimer graphiquement) entre la Cinquième (Symphonie) de Beethoven et la cinquième symphonie de Haydn ?
Pour revenir à l’orthotypographie telle qu’elle se pratique en ce monde de viles concessions… disons que pour sauver l’ital de la Neuvième de Beethoven ou de Schubert, je serais tout disposé, si on me le demandait, à l’accorder sans la moindre hésitation à la 99e de Haydn…
Donc, pas de précipitation… Primo, je n’évoquais, d’après vos exemples, que les titres de parties. Pour les titres d’œuvres, c’est un peu la même chose, mais pas tout à fait…
Deuzio, ce qui est commun à tous les « problèmes » orthotypographiques… c’est l’harmonieuse combinaison de stricts principes (parfois contradictoires mais à toujours conserver à l’esprit…) et de leur souple mise en œuvre, adaptée aux circonstances… sans je-m’en-foutisme, bien sûr, mais aussi sans raideur… ou, plus précisément, sans raideur fixée sur un point qui n’aurait pas été défini comme essentiel, primordial… car des « points », il y en a souvent plusieurs au même endroit et qui ne sont pas toujours régis par des règles concordantes. Nous l’allons voir ci-dessous…
D. COLLINS : Donc, romain sans guillemets. Mais neuvième Symphonie, Neuvième Symphonie ou neuvième symphonie ?
Non… ital ! La Neuvième Symphonie et même la Neuvième.
D. COLLINS : Autre petite question, pendant que je vous tiens : faut-il faire une différence, dans les titres de lieder, par exemple, entre les « vrais » titres (Die Forelle, An die Musik), qui doivent être en italique (si j’ai bien suivi) et les titres qui sont en fait l’incipit du lied en question (guillemets ou italique ?) ?
Encore un truc pas simple… Non que l’orthotypographie soit compliquée… c’est le réel qui l’est… et elle ne peut le simplifier. C’est à vous de le faire, en effectuant des choix, en définissant le primordial…
Il est en effet légitime de distinguer vrais titres et incipits… Supposons que tous les titres et tous les incipits soient en allemand, histoire d’aller au plus simple possible… Si vous effectuez une distinction graphique à ce niveau (vrai titre/incipit), en disposerez-vous d’une autre quand nécessairement — pour les lieder (ou les lieds…) de Schubert — surviendra l’obligation de distinguer titre de cycle, titre de lied appartenant à un cycle et titre de lied autonome ? Pas sûr…
Face à un tel problème, il faut savoir qui doit le résoudre… Si c’est le « typographe » (au sens très large…), la distinction s’effectuera nécessairement au seul niveau de connaissance qu’il est légitime d’exiger de lui, ici, plus que probablement, Winterreise, Schwanengesang et Die schöne Müllerin en ital sans guillemets, et, pour le reste… tous dans le même sac… ital ou romain entre guillemets… Si c’est l’auteur, il devra indiquer précisément sur la copie les autres niveaux… et le typographe pourra dès lors concevoir une expression graphique appropriée, s’il le peut…



Mythologie

Un centaure, une dryade, une naïade, une néréide, un satyre, une sirène, un sylphe, une sylphide, un sylvain, un triton.
Tassis 1870.

Les Cyclopes, les Grâces, les Muses, les Parques, les Titans, les Walkyries.
Les Gorgones, des gorgones. Le dieu Faune, un faune.
Le Walhalla.